Journaliste, éditorialiste et essayiste, Malick Saga Sawadogo est également le promoteur du média en ligne Kulture Kibaré. En 2025, il a publié l’ouvrage intitulé « Regard critique sur le secteur de la culture, des arts et du tourisme au Burkina Faso (2019-2024) ». Connu pour son franc-parler, il a accordé une interview à Lefaso.net, au cours de laquelle il s’est exprimé sans détour pendant plus d’une heure.
Pouvez-vous revenir sur votre parcours académique et professionnel ?
Après l’obtention de mon baccalauréat en 2006, j’ai opté pour la filière des sciences sociales et humaines à l’université de Ouagadougou (actuellement université Joseph-Ki-Zerbo). J’ai été orienté précisément en sociologie. Il faut dire que l’université traversait de nombreuses difficultés, notamment entre 2008 et 2009, marquées par des grèves récurrentes. Pessimiste, j’ai d’abord séché les cours dans les amphithéâtres avant de suspendre quelques temps après en année de licence.
Face à cette situation, j’ai ressenti le besoin de m’engager dans une activité concrète. Je ne voulais plus retourner à l’université dans ces conditions exécrables. C’est ainsi que j’ai sollicité un stage dans un journal. Grâce à l’appui de certains amis, le stage m’a été accordé en décembre 2014. J’ai donc débuté en tant que stagiaire. Je touchais à tout.
Comme on le dit souvent dans le milieu, on apprend beaucoup « sur le tas », mais il est également préférable d’avoir une formation académique.
C’est pourquoi, parallèlement à mon activité professionnelle, j’ai postulé pour une bourse d’études. Ayant déjà le niveau licence en sociologie, j’ai pu bénéficier d’une bourse pour poursuivre une licence directe en journalisme multimédia que j’ai validée.
L’œuvre est disponible au prix de 10 000 F CFA.
J’ai commencé par exercer le journalisme généraliste avant de m’orienter progressivement vers la promotion de la culture, des arts et du tourisme, à partir de 2016. Aujourd’hui, je suis toujours en activité et j’envisage de poursuivre un master en management des médias. Toutefois, mes recherches d’instituts privés ou d’universités proposant cette formation et permettant une inscription aisée n’ont pas encore abouti. Je poursuis donc mes démarches dans ce sens.
Concernant la création de mon média, elle remonte au 2 septembre 2019. Avant cela, j’étais très engagé sur les réseaux sociaux, notamment sur Facebook. Après avoir exercé comme journaliste, j’ai démissionné en 2016 pour occuper ailleurs le poste de rédacteur en chef d’un magazine. J’y ai travaillé pendant quatre mois avant de démissionner, en juin 2017.
À partir de juillet 2017, j’ai créé la page Facebook Kulture Kibaré, que j’animais régulièrement. Fort de mon parcours en journalisme, j’y publiais des comptes rendus et des prises de position personnelles. Progressivement, plusieurs personnes m’ont encouragé à créer un site professionnel, estimant que le contenu produit était riche et que ma plume méritait un cadre plus structuré. C’est ainsi qu’est née l’idée de créer un média spécialisé.
L’idée a mûri à partir de 2018, jusqu’à sa concrétisation en 2019. Le 2 septembre 2019, après avoir suivi les procédures administratives, obtenu le récépissé, puis déposé une copie au Conseil supérieur de la communication (CSC), Kulture Kibaré a officiellement vu le jour.
Nous publions très régulièrement des chroniques, parfois chaque lundi matin, parfois tous les deux ou trois jours. Il s’agissait majoritairement de tribunes et d’analyses, au point que certains percevaient le média comme un journal d’opinion. Notre ligne éditoriale allait au-delà du simple factuel : nous souhaitions offrir à nos lecteurs des clés de lecture pour mieux décrypter l’actualité culturelle.
Nous analysons les faits, proposons des réflexions, adoptons parfois un ton critique, voire virulent, dans l’objectif d’inviter le public à mieux apprécier les œuvres, les démarches artistiques et les actes posés par les acteurs culturels. Notre ligne éditoriale repose ainsi essentiellement sur l’analyse des faits culturels, artistiques et touristiques.
L’adresse mail de l’auteur : malickjackson@gmail.com
Pourquoi avez-vous décidé de devenir journaliste spécialisé dans la critique culturelle ?
Il faut reconnaître que, dans les actions comme dans les œuvres, il existe souvent des insuffisances. Aucune œuvre humaine n’est parfaite. Je ne suis pas parfait, et personne ne l’est.
Pour ma part, durant mes années universitaires, je fréquentais parallèlement l’école de musique « la Dernière Trompette ». J’y ai également appris à jouer de la guitare. J’avais déjà quelques notions en accompagnement musical et, à un moment donné, j’envisageais même de devenir artiste.
Mais, comme on le dit souvent, l’homme propose et Dieu dispose. Ma famille s’est opposée à ce projet de carrière musicale. Toutefois, les notions que j’avais acquises en musique m’ont été très utiles lorsque je suis arrivé dans le journalisme. Elles m’ont permis de comprendre que les médias faisaient parfois la promotion d’artistes dont les œuvres présentaient certaines lacunes. Fort de mes connaissances, j’ai alors ressenti le besoin d’apporter ma contribution, en soulignant non seulement ce qui fonctionnait, mais aussi ce qui pouvait être amélioré.
Par ailleurs, j’étais très proche des artistes. Je côtoyais régulièrement des musiciens qui accompagnaient de grandes vedettes de la musique burkinabè. J’ai eu l’impression qu’il existait de véritables ambassadeurs de la musique nationale, très peu médiatisés au niveau local, mais qui tournaient énormément à l’international, notamment en Europe. Des artistes comme Wendlavim Zabsonré, feu Ablo Zon ou encore Sylvain Dando Paré ont collaboré avec de grandes figures de la scène musicale mondiale.
Déjà à l’école de musique, cette question revenait souvent dans nos échanges : pourquoi ces artistes, pourtant reconnus à l’étranger, ne bénéficiaient-ils pas d’une véritable visibilité dans leur propre pays ? Lorsque je suis entré dans le journalisme, je me suis alors fixé comme objectif de mettre en lumière ces ambassadeurs culturels qui font la fierté du Burkina Faso à l’international, mais restent insuffisamment connus sur le plan national.
J’en ai parlé à mon directeur de publication de l’époque, Boureima Diallo, alors directeur de publication du quotidien d’information générale Notre Temps. Il a accueilli favorablement l’initiative. C’est ainsi que j’ai commencé par réaliser des portraits d’artistes musiciens.
En tant que stagiaire, je prenais contact avec les artistes grâce à mes encadreurs de musique, eux-mêmes musiciens chevronnés, habitués aux tournées et bien introduits dans le milieu. Une fois sur place, je menais des interviews et découvrais des parcours exceptionnels, pourtant méconnus du grand public local. En dehors du cercle restreint des artistes, ces musiciens restaient largement invisibles.
J’ai donc décidé de consacrer mon travail à leur valorisation à l’échelle nationale. J’ai commencé à produire régulièrement des portraits. À cette période, Paul-Miki Roamba, paix à son âme, mon collègue à Notre Temps que je salue respectueusement, relisait et corrigeait mes articles avant les correcteurs du journal. Son apport professionnel et ses corrections m’ont beaucoup aidé à affiner ma plume et à évoluer progressivement vers la critique.
Il s’agissait pour moi d’une critique journalistique, et non d’une critique académique ou esthétique. Je m’intéressais davantage à l’analyse des enjeux, des actions et des actes, plutôt qu’à une lecture purement artistique des œuvres. Ce qui comptait, c’était de comprendre ce que les artistes produisaient, comment ils le faisaient et ce que cela signifie, en m’appuyant sur mon bagage personnel et mes connaissances de l’art.
On m’a alors suggéré d’élargir ce travail au-delà de la musique, en l’ouvrant également à la danse, au théâtre et aux autres disciplines artistiques. C’est ainsi que la démarche a évolué.
Entre 2016 et 2018, je me suis davantage exprimé sur les réseaux sociaux, où je partageais des analyses et des opinions sur différentes disciplines culturelles. À cette époque, on me collait souvent l’étiquette de quelqu’un qui « clashait », alors que mon intention était de contribuer à l’amélioration des œuvres.
C’est dans ce contexte que j’ai décidé de créer Kulture Kibaré, afin de me spécialiser pleinement dans la critique et l’analyse des œuvres culturelles, en mettant l’accent sur les enjeux. Cette orientation m’a naturellement conduit à m’intéresser aux politiques culturelles et touristiques du Burkina Faso. Je me suis mis à me documenter de manière approfondie sur ces questions, ce qui a consolidé la ligne éditoriale du média.
« Mes analyses n’ont rien de personnel. Je souhaite tout simplement améliorer la qualité des œuvres culturelles », souligne Malick Saga Sawadogo.
De quoi parle votre œuvre et qu’est-ce qui vous a motivé à écrire ce livre ?
J’ai publié mon livre intitulé « Regard critique sur le secteur de la culture, des arts et du tourisme au Burkina Faso (2019-2024) » le 22 décembre 2025. Il s’agit d’un ouvrage à compte d’auteur.
Depuis le lancement de Kulture Kibaré en 2019, je publiais de manière très régulière des éditoriaux et des chroniques. Chaque semaine, souvent dès le dimanche soir, j’annonçais le thème de l’analyse à paraître. Les publications pouvaient intervenir le mercredi, le jeudi ou le vendredi, en fonction de l’actualité. À cette période, notamment entre 2019 et 2022, la vie culturelle au Burkina Faso était particulièrement dynamique. Il y avait chaque jour de la matière à analyser, à commenter ou à décrypter.
Les éditoriaux portaient essentiellement sur l’actualité immédiate, tandis que les chroniques permettaient d’approfondir des thématiques précises choisies à l’avance. Entre 2019 et 2023, un aîné, Sié De Bindouté Da, m’a interpellé à ce sujet. Il m’a écrit pour me dire qu’il lisait mes analyses, et que d’autres suscitaient chez lui des désaccords ; ce qui, selon lui, faisait justement la richesse du débat intellectuel et scientifique. Il m’a alors suggéré d’écrire un essai, estimant que, contrairement aux publications numériques éphémères, le livre demeure et traverse le temps.
Cette discussion a eu lieu en novembre 2023. Quelques mois plus tard, en janvier 2024, lors d’un séjour à Ségou, au Mali, j’ai échangé avec Dr Hamadou Mandé, enseignant-chercheur à l’université de Ouagadougou. Lui aussi m’a encouragé à écrire, rappelant que, pour un journaliste, l’écriture d’un ouvrage constitue un prolongement naturel du travail intellectuel. À mon retour de Ségou, j’ai décidé de me lancer concrètement dans le projet.
L’idée était de regrouper mes principales analyses publiées entre 2019 et 2024, couvrant l’ensemble des domaines de la culture, des arts et du tourisme, puis de les organiser de manière thématique. J’ai sollicité Dr Hamadou Mandé pour assurer la préface de l’ouvrage. Il a accepté sans réserve.
Par ailleurs, le projet nécessitait un accompagnement éditorial professionnel. J’ai alors fait appel à Claudine Dussollier, rencontrée en 2019 à Paris, lors d’un déplacement dans le cadre du festival Cergy-Pontoise. J’y étais avec KPG. Nous avons gardé de très bons rapports. Étant déjà impliquée dans l’édition de plusieurs ouvrages, dont celui de KPG, elle a accepté de m’accompagner après avoir pris connaissance du projet.
Avec Claudine Dussollier et le préfacier, un important travail de réorganisation, de structuration et de clarification a été mené. La question du mode de publication s’est ensuite posée : maison d’édition ou auto-édition ? Après mûre réflexion et plusieurs consultations, j’ai opté pour une publication à compte d’auteur. Tout le processus de production de l’ouvrage a été rigoureusement suivi par l’équipe.
L’ouvrage s’inscrit dans une démarche d’analyse critique. Initialement, je souhaitais couvrir la période 2019-2023, avec une publication prévue en 2024. Mais par souci de rigueur et de maturité intellectuelle, la parution a été repoussée à 2025, élargissant ainsi la période étudiée à 2019-2024, soit cinq années d’observation.
Le livre aborde pratiquement toutes les disciplines culturelles : la musique, le show-business, le cinéma et l’audiovisuel, les arts plastiques, le patrimoine culturel, la littérature, la politique culturelle et la gouvernance dans les institutions publiques et privées. J’y traite également de la résilience du secteur, dans un contexte marqué par une double crise : sanitaire avec la Covid-19 et sécuritaire, ayant profondément affecté la culture, les arts et le tourisme.
Dans le premier chapitre, j’analyse les misères et les splendeurs de certaines têtes d’affiche, en mettant en exergue leurs forces et leurs faiblesses. J’y aborde également l’état du reggae et du hip-hop, deux mouvements qui ont traversé une période de fragilisation.
Le deuxième chapitre est consacré au show-business, présenté comme un secteur dynamique mais encore embryonnaire, largement informel et insuffisamment structuré. J’y souligne ses limites, mais aussi son potentiel, à condition d’une meilleure organisation et d’une politique adaptée.
Le troisième chapitre porte sur les politiques et actions culturelles. J’y analyse les référentiels existants, quelques insuffisances, en adoptant un regard critique fondé sur une observation continue du secteur. J’y évoque notamment les cérémonies de récompense sur fond de critique.
Dans le quatrième chapitre, je traite de la gouvernance et du management culturel, tant au niveau national qu’international. J’aborde aussi la gestion de certaines structures publiques, ainsi que des pratiques que je questionne, dans une démarche de réflexion constructive.
Le cinquième chapitre est consacré au cinéma et à l’audiovisuel. J’y reviens sur le rôle du Fespaco comme vitrine internationale du Burkina Faso, tout en soulignant les insuffisances internes, notamment en matière de salles de projection, de contenus audiovisuels et d’innovation.
Le sixième chapitre aborde les arts de la scène et la littérature, avec un accent particulier sur la question du financement des projets culturels. J’y interroge la dépendance aux financements extérieurs et explore la nécessité de mécanismes endogènes pour assurer une dynamique durable.
Dans le septième chapitre, je traite du tourisme, des arts plastiques et du patrimoine culturel, en abordant notamment la question des musées et du retour des biens culturels africains.
Enfin, le huitième chapitre analyse la résilience des acteurs culturels face aux crises de 2019 à 2021. J’y montre comment certains artistes ont réussi à s’adapter et à survivre, tandis que d’autres ont connu de grandes difficultés, dans un contexte de restrictions de déplacements et de contraction des marchés.
Ce livre permet ainsi de découvrir la profondeur de la réflexion, l’engagement intellectuel et la vision de Kulture Kibaré et de son promoteur pour le développement de la culture, des arts et du tourisme au Burkina Faso. Il se veut une invitation à une réflexion approfondie sur les enjeux, les défis et les perspectives du développement durable par la culture.
Malick Saga Sawadogo recevant son prix lors de la Nuit des Lompolo.
Certains détracteurs vous reprochent un manque de tact dans la formulation de vos critiques. Que leur répondez-vous ?
Je dis souvent qu’on ne jette pas de pierres à un arbre qui ne produit pas de fruits. Lorsque j’analyse, je touche parfois aux intérêts de certaines personnes, à des sensibilités, et j’en suis pleinement conscient. Ma critique ne vise jamais des individus, mais plutôt des actions, des pratiques, des attitudes, des comportements et des visions portées à travers les œuvres.
Ce qui m’intéresse avant tout, c’est la jeunesse : à travers une création, quelle est la vision portée ? Quelle est l’œuvre proposée ? Comment un pays peut-il se positionner culturellement et mieux vendre sa culture et son patrimoine à travers les œuvres, les actions et le comportement des individus qui les portent ?
En journalisme, on nous a toujours appris que les faits sont sacrés et que les commentaires sont libres. Mais un commentaire repose toujours sur des faits, une actualité, une information vérifiée. Ce que je fais n’est pas de la critique scientifique. Il ne faut donc pas m’amener sur ce terrain. Je ne m’inscris pas dans une critique esthétique ou linguistique. Ce n’est pas mon champ d’intérêt. Mon regard se situe davantage dans l’analyse des engagements, des visions et de l’impact des œuvres sur la société.
Je pense d’ailleurs que tout le monde peut émettre une opinion critique, même à un niveau basique. Lorsque j’écoute une œuvre, si elle me plaît, j’ai quelque chose à dire ; si elle ne me plaît pas, j’ai aussi quelque chose à dire. La critique repose sur un raisonnement logique, mais aussi sur la sensibilité. Elle est par essence subjective. Il est donc normal qu’il y ait des détracteurs. Quand je critique une œuvre, je peux aimer ou ne pas aimer : c’est ma sensibilité qui s’exprime, et je dis les choses telles que je les ressens.
Chacun peut participer au débat, à condition que cela se fasse dans le respect. Il ne s’agit pas d’insulter. Or, sur les réseaux sociaux, on constate souvent des dérives liées à un manque d’éducation. C’est d’ailleurs pour cette raison que vous ne me verrez plus publier des analyses sur Facebook. Depuis la création de mon site, je porte désormais mes réflexions de manière professionnelle. Ceux qui ont des arguments peuvent venir débattre dans cet espace, où les commentaires sont ouverts.
Les réseaux sociaux sont devenus un espace où tout et n’importe quoi se mêlent. N’importe qui se proclame expert, critique ou journaliste culturel. Certains lisent une seule phrase et se permettent de juger. Or, pour critiquer, il faut être documenté, avoir un certain bagage et une solide connaissance du sujet.
Il est donc normal que certains détracteurs réagissent ainsi, d’autant plus que beaucoup sont déjà passés sous le « scanner » de Malick Saga. J’ai critiqué de nombreuses actions, et certains acceptent mal que des journalistes exposent leurs insuffisances ou leurs faiblesses sur la place publique. Il nous revient, en tant que journalistes soucieux de contribuer au progrès et au débat public, d’exprimer nos analyses avec franchise et sincérité.
Je ne mène aucun combat animé par l’animosité. Ceux qui ont une réflexion posée comprennent généralement ma démarche. Dans le milieu du théâtre et de la danse chorégraphique, j’ai souvent vu des créateurs inviter des critiques pour obtenir un regard constructif sur leurs œuvres. En revanche, dans le milieu musical, cela est beaucoup plus rare. Souvent, on t’invite à voir un projet déjà finalisé, prêt à être lancé. Ton avis arrive alors trop tard pour influencer quoi que ce soit. C’est pour cette raison que j’ai cessé d’accepter les invitations en studio.
Paradoxalement, c’est depuis lors que j’ai été davantage reconnu comme critique journalistique. En 2024, lors de la Nuit des Lompolo, une distinction décernée par le ministère de la Culture, des Arts et du Tourisme du Burkina Faso, j’ai été récompensé pour la critique journalistique. Il s’agit d’un prix national qui valorise l’excellence des acteurs des arts dramatiques, mais aussi des journalistes engagés dans la critique journalistique et non dans la critique d’art au sens académique. Cette reconnaissance est survenue suite aux critiques que j’ai formulées à propos de l’œuvre « Beoogo » de la Compagnie Danthemuz.
En 2025, j’ai également reçu un trophée pour mon engagement dans l’industrie cinématographique burkinabè, décerné par Casting Sud lors des Celebrities Days, en marge du Fespaco.
Ces distinctions montrent qu’il existe des acteurs qui ne sont pas dans la critique facile, mais qui comprennent et apprécient un raisonnement structuré et documenté. Je ne me compare à personne. Il y a eu des devanciers, et je les respecte, mais je trace mon propre chemin. Qu’on qualifie ce que je fais de critique ou autrement m’importe peu. Ce qui compte pour moi, c’est de dire ce que j’ai à dire.
Les perceptions à mon sujet peuvent être diverses, et c’est normal. Mais il existe aussi une frange intellectuelle qui estime que j’apporte de la documentation et une réelle contribution au développement du secteur culturel.
Le journaliste recevant son trophée lors des Celebrities Days.
Quels sont, selon vous, les avantages professionnels liés à la spécialisation en critique culturelle, et quels en sont les inconvénients ?
La critique rapproche des personnes dotées d’un véritable esprit critique. Lorsqu’on a cet esprit, on accepte la critique. Elle permet de se rapprocher des véritables créateurs, ceux qui ne sont pas limités dans leur vision. Elle rapproche également de personnes qui souhaitent travailler avec vous en raison de votre franchise et de votre sincérité, des personnes prêtes à collaborer, à partager des espaces et à avancer.
Lorsque je me suis engagé dans le domaine de la critique journalistique, une critique professionnelle et assumée, cela m’a ouvert de nombreuses portes. Cet engagement m’a permis de voyager, de tourner, et surtout de me rapprocher de certains acteurs clés du secteur de la culture, des arts et du tourisme, aussi bien au sein des institutions publiques que privées. Aujourd’hui, grâce à cette démarche critique, j’ai eu l’opportunité de parcourir plusieurs continents, et cela a profondément transformé ma vie professionnelle.
Je ne me limite pas à un traitement purement factuel consistant à dire : « il a fait ceci » ou « il a fait cela ».
J’analyse les actions, les actes, les œuvres, puis je formule un point de vue. C’est cela que les gens recherchent : une lecture approfondie, une analyse, une prise de position argumentée. Ceux qui comprennent cette démarche font appel à vos services. C’est ainsi que je me suis rapproché de certaines personnalités.
Bien sûr, d’autres me perçoivent comme un ennemi, comme quelqu’un qui croit tout savoir ou qui cherche à se poser en donneur de leçons. Mais pour beaucoup, je suis avant tout une personne engagée, qui essaie modestement de contribuer au développement durable à travers la culture, les arts et le tourisme. Les avantages de cette posture sont donc clairs : elle permet de tisser des liens avec certaines personnalités, et procure aussi une réelle satisfaction morale.
Les inconvénients existent également. La critique peut éloigner certaines personnes et certaines structures qui vous perçoivent comme nuisible, comme quelqu’un qui entrave leurs objectifs. Elles estiment que les critiques attirent l’attention des partenaires et nuisent à leur image. Elles disent qu’on « met du sable dans leur couscous ». Ces personnes, ainsi que leurs structures, prennent alors leurs distances.
Je le comprends : la critique crée des ennemis, des détracteurs, et peut réduire les sollicitations. Certains forment des cercles fermés, organisent des événements sans vous, cherchent à vous dénigrer, à vous ridiculiser, parfois en mettant en avant des personnes moins qualifiées. C’est souvent une stratégie visant à vous réduire, à vous banaliser, voire à vous effacer.
Dans le milieu du showbiz, lorsqu’on évoque le nom de Malick Saga, on constate clairement que certaines personnes ne veulent pas l’entendre. À l’inverse, dans d’autres milieux, il est impensable de mener une activité sans m’inviter. Mon audience, qu’elle soit favorable ou défavorable, dépend donc du camp dans lequel on se situe.
Je me suis fait des ennemis, c’est vrai. Mais à partir de 2023, j’ai réalisé que j’avais davantage de sympathisants que de détracteurs. Et c’est cette prise de conscience qui m’a conforté dans mon engagement.
Selon vous, comment le journalisme culturel critique contribue-t-il à renforcer le professionnalisme dans le secteur de la culture ?
Que ce soit dans le journalisme, dans la fonction publique ou à l’école, sans la critique, comment faire avancer les choses ? Personne ne se suffit à lui-même. Lorsqu’on élabore un projet, on le fait toujours à partir d’un angle précis. Mais il est souvent nécessaire qu’un regard extérieur vienne dire : « ici, une autre approche était possible ». C’est ce regard qui permet d’élargir la vision.
Sans la critique, je pense sincèrement que le Burkina Faso ne serait pas arrivé à son niveau actuel. Ce sont les essais, les réussites, les échecs et les remises en question qui font avancer une société. À ce titre, le critique joue aussi un rôle proche de celui de l’historien : il rappelle les faits, les analyse et alerte sur les conséquences possibles des choix posés. Il dit, en substance : si l’on fait ceci, on risque d’aller dans telle direction.
Je l’ai moi-même expérimenté très tôt. Lorsque j’étais en stage au journal, chaque fois que Paul-Miki Roamba, que je considère comme un modèle, corrigeait mes articles, c’était déjà de la critique. Il mettait en évidence mes insuffisances, mes imperfections, tout en me proposant des pistes d’amélioration. C’est exactement cela, la critique.
À l’école, nous avons tous grandi avec ce principe. Quand un professeur corrige une copie, il barre ce qui ne va pas, souligne ce qui est juste et indique ce qui aurait pu être mieux fait. C’est bien de la critique, et c’est précisément ce mécanisme qui permet de progresser. Comment peut-on évoluer dans un monde sans critique ? Sans elle, on tomberait dans la monotonie, dans la répétition, voire dans l’immobilisme.
La critique culturelle, dans un pays comme le Burkina Faso, n’est pas encore pleinement ancrée dans les habitudes. La société burkinabè est généralement réservée, parfois réticente à la confrontation des idées. Pourtant, le développement culturel, artistique et même institutionnel passe inévitablement par l’acceptation de la critique comme un outil de construction et non comme une attaque.
Le contact de l’auteur : +226 78 64 78 54
Quel message souhaitez-vous transmettre aux acteurs du secteur culturel ?
Ce que j’aimerais leur dire, d’autant plus que je suis moi-même acteur culturel, comme vous, c’est que la situation actuelle est difficile. L’environnement n’est pas particulièrement favorable à la promotion artistique : les financements se raréfient, les sponsors et les mécènes se font de plus en plus discrets. Cette réalité, je la comprends parfaitement.
Mais face à cela, il faut continuer à faire preuve de résilience. Il faut continuer à produire, malgré les ressources limitées, et le faire dans la dignité, avec l’espoir que les choses finiront par évoluer. Nous avons vu, par exemple, en 2025, des festivals contraints de s’organiser de manière conjointe. Deux événements ont parfois choisi de rassembler leurs ressources, faute de moyens suffisants. Cela traduit la fragilité de l’environnement économique, mais c’est aussi une preuve de résilience et d’adaptation. Malgré tout, les acteurs culturels trouvent des solutions pour continuer à exister.
S’adapter au contexte est aujourd’hui indispensable. Mais il faut le faire sans renoncer à l’essentiel : produire dans la dignité, dans l’authenticité et dans l’originalité. Un artiste doit rester original et authentique. Ce qu’il propose peut ne pas plaire à tout le monde, mais il doit éviter la copie, le mimétisme et le plagiat. Il est important de rester fidèle à sa démarche, à son identité artistique.
Le message que j’adresse à l’ensemble des artistes, c’est donc de préserver leur ligne, leur engagement et leur vision. Même si la période est difficile, même si l’environnement est contraignant, il ne faut pas tordre son engagement, réduire ses ambitions ou produire des œuvres qui vont à l’encontre de ses idéaux. Il faut rester debout, résistant et résilient.
Quel appel adressez-vous aux décideurs afin de permettre à la culture burkinabè de mieux rayonner ?
S’agissant des décideurs, il faut rappeler qu’un décideur dispose d’un pouvoir et qu’il est, le plus souvent, un acteur politique. C’est lui qui imprime une direction aux politiques publiques et aux actions menées. À ce titre, il est essentiel qu’il porte un regard rétrospectif sur ce qui a déjà été fait. Dans un pays, comme dans un secteur donné ou une institution, il existe toujours une mémoire. Cette mémoire doit être interrogée de manière approfondie afin d’éclairer les décisions présentes.
On se sert du passé pour construire le présent et pour mieux se projeter dans l’avenir. Rien ne commence jamais à partir de zéro. Il existe toujours des expériences antérieures, des acquis, mais aussi des erreurs dont on peut tirer des enseignements. Se ressourcer dans cette mémoire permet d’éviter les travers du passé et de bâtir des politiques plus cohérentes.
J’invite donc les décideurs à interroger davantage les archives, à analyser ce qui a fonctionné et ce qui n’a pas fonctionné. Certes, lorsqu’ils arrivent, ils ont souvent des objectifs clairs et une vision globale. Mais le secteur de la culture est un domaine particulièrement sensible, qui nécessite une approche spécifique. À mon sens, il est indispensable de décentraliser davantage la gouvernance culturelle afin de favoriser des décisions fortes, authentiques et adaptées aux réalités du terrain.
Considérer la culture comme un secteur ordinaire et y appliquer des décisions générales risque de lui nuire. La culture exige un regard particulier. Même à l’intérieur de ce secteur, il est nécessaire de mieux identifier les différents départements et filières afin d’assurer un suivi rigoureux et pertinent.
La culture ne peut être fondue dans la masse. Elle constitue l’identité d’un peuple, son reflet, sa direction et sa tonalité. Elle donne le ton de la société. À cet égard, il serait pertinent que les décideurs adoptent une approche plus fine et plus différenciée des composantes culturelles, en les considérant distinctement afin de favoriser des décisions plus justes, plus cohérentes et plus structurantes.
Malick Saga Sawadogo invite les jeunes qui souhaitent devenir journalistes culturels à se cultiver et à faire preuve de rigueur.
Quels conseils donneriez-vous à ceux qui souhaitent se lancer dans le journalisme culturel et se spécialiser dans la critique culturelle ?
Pour faire du journalisme, je pense qu’il faut disposer d’un minimum de formation, voire un diplôme. Dans le domaine culturel en particulier, il faut d’abord être animé par une véritable passion. La passion est ce qui pousse à s’engager durablement. Mais au-delà de cette passion, il est indispensable de se documenter. Lorsqu’on aborde un terrain, on doit le faire avec un solide bagage documentaire.
Il est également important d’éviter certains débats stériles sur les réseaux sociaux. Lorsqu’on veut être pris au sérieux et adopter une posture professionnelle, la crédibilité vient avec le temps, la rigueur et la qualité des analyses. Quand on est bien documenté et que l’on pose des réflexions solides, on commence progressivement à être suivi. Et ce suivi doit être compris en termes de qualité plutôt que de quantité : mieux vaut avoir deux ou trois lecteurs influents, dotés d’un réel bagage intellectuel, que des milliers de suiveurs sans véritable intérêt pour le fond.
C’est d’ailleurs dans cette logique que j’ai abordé les réseaux sociaux, notamment Facebook. Lorsque j’ai commencé à proposer des réflexions approfondies, mon objectif n’était pas la visibilité à tout prix, mais la constitution d’un lectorat de qualité. Je ne booste pas mes publications, je ne cherche pas à élargir artificiellement mon audience. Ceux qui trouvent le contenu sérieux s’abonnent, restent et recommandent naturellement.
Chercher à toucher tout le monde n’est pas mon objectif. Pour s’engager dans la critique culturelle professionnelle, il faut d’abord être passionné, engagé et éviter d’être généraliste. Il est essentiel de se positionner dans un domaine que l’on maîtrise, sur lequel on peut s’exprimer avec assurance, parce qu’on dispose de la documentation nécessaire.
Lorsqu’on prend la parole, il faut le faire avec des preuves, des références claires et vérifiables. C’est ce que l’on retrouve d’ailleurs dans mon ouvrage : il n’y a pas d’affirmations gratuites. On peut ne pas adhérer aux conclusions, mais le raisonnement est là. Il ne s’agit pas d’un raisonnement scientifique au sens académique, mais d’un raisonnement logique, structuré et professionnel.
À ceux qui souhaitent se lancer dans la critique culturelle, je dirais simplement ceci : documentez-vous, formez-vous et évitez de vous perdre dans le bruit des réseaux sociaux. Il faut savoir se mettre à distance de certains espaces pour rester concentré sur ce que l’on veut faire et sur ce en quoi l’on croit réellement.
Interview réalisée par Samirah Bationo
Lefaso.net
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