Danseur interprète et artiste burkinabè, Moustaph Kaboré, alias Vacsaint, a fait de la danse bien plus qu’un art, mais un moyen d’exister et de se réparer. Son parcours, marqué par des choix forts et des combats intimes, raconte une génération pour qui le corps devient un langage à part entière.
Vacsaint n’est pas un pseudonyme choisi au hasard. Il trouve ses racines dans l’univers de la danse urbaine, notamment la danse de rue, où chaque danseur se forge une identité pour se distinguer, affirmer son style et exister dans le milieu. « J’ai commencé dans la danse urbaine. À l’époque, chacun se donnait un nom de scène pour avoir un genre. C’est comme ça que j’ai choisi vaccin. »
Avec le temps, l’orthographe évolue pour devenir Vacsaint, une transformation qui accompagne déjà une maturation artistique : celle d’un artiste en constante construction, qui se réinvente et refuse toute forme d’enfermement.
Sur scène, Vacsaint explore le langage du corps sans frontières
Une passion héritée, une vocation assumée
La danse s’invite très tôt dans la vie de Moustaph. Son père était danseur, et c’est en l’observant, dès l’enfance, qu’il développe ce lien intime avec le « mouvement ». Même après l’arrêt de la pratique par son paternel, la passion est déjà solidement ancrée en lui. « Depuis tout petit, je l’ai suivi. Quand il a arrêté, moi j’avais déjà pris goût. »
Ce qui commence comme une attraction devient progressivement une évidence. Mais c’est à l’adolescence que la danse cesse d’être un simple loisir. Au collège, alors qu’il est en classe de cinquième, les choses se compliquent. Les répétitions s’intensifient, les prestations nocturnes se multiplient, les retours tardifs deviennent monnaie courante. Un choix s’impose.
À 15 ans, Moustaph décide d’abandonner l’école pour se consacrer pleinement à la danse. Un choix lourd de conséquences. L’incompréhension familiale est totale. Dans une société où la danse peine encore à être reconnue comme un métier à part entière, il est perçu comme un marginal, parfois même comme un déviant.
« Je me suis retrouvé seul, sans soutien. Il m’est arrivé de dormir dehors. On te met de côté, on te colle des étiquettes. Tu prends tout sur toi et tu luttes comme tu peux. »
Ces années sont marquées par la précarité, la solitude et les doutes. Le découragement n’était jamais loin. Mais il tient bon. Parce que renoncer, ce serait se renier.
Pour Vacsaint, la danse est à la fois vocation, thérapie et engagement social

De l’autodidaxie à la professionnalisation
Comme beaucoup de danseurs issus des cultures urbaines, Vacsaint débute en autodidacte, dans la rue et les quartiers, au contact direct du « mouvement ». Très tôt cependant, il comprend qu’aimer ne suffit pas : il faut se former.
Il intègre l’INAFAC, où il suit deux années de formation en musique, faute de filière dédiée à la danse. Il y obtient en 2017, à l’âge de 18 ans, le Certificat de qualification professionnelle (CQP).
La véritable bascule intervient en 2019, lorsqu’il entame sa formation à l’école de danse d’Irène Tassembedo, figure emblématique de la danse contemporaine africaine, qui devient son mentor. Cette étape marque un tournant décisif dans son parcours. S’ensuivent de nombreux stages et résidences artistiques, notamment à l’École des sables au Sénégal, ainsi que plusieurs formations en France, dont un séjour à Château-Thierry.
Son parcours l’amène également à effectuer des stages et des tournées dans plusieurs pays, parmi lesquels l’Allemagne, l’Italie, le Maroc, le Bénin, le Togo et la Côte d’Ivoire. En 2023, il obtient officiellement son diplôme de danseur professionnel interprète.
Un artiste engagé qui a fait de la danse son chemin de vie

Un danseur sans frontières stylistiques
Danse contemporaine, traditionnelle, urbaine ou moderne, Vacsaint navigue entre les styles avec une aisance assumée. Pour lui, la danse est avant tout un langage corporel, affranchi des barrières et des hiérarchies.
« Je ne me définis pas par un style. Je mélange tout. Dans ma danse contemporaine, le hip-hop, le coupé-décalé, la danse traditionnelle peuvent ressortir. Je suis juste un danseur, un artiste qui laisse parler son art. »
S’il devait toutefois privilégier un champ d’expression, ce serait la danse contemporaine, qu’il considère comme un espace de liberté et de structuration, capable d’englober toutes les influences.
Chez Vacsaint, toute création chorégraphique naît d’une intention, d’une idée, d’une émotion, d’un vécu, d’un son ou d’une image. Le corps devient alors un outil d’expression brute, qui se structure progressivement jusqu’à faire émerger une œuvre.
« Ça peut venir de ce qu’on voit, de ce qu’on entend, de ce qu’on ressent. Ensuite, on réfléchit à comment le corps peut traduire tout cela. »
Cette démarche irrigue son travail d’interprète, notamment au sein de plusieurs compagnies, ainsi que dans le duo « Puissance infime », créé avec Haidara Guiro, issu de la même école que lui.
Vivre de la danse au Burkina Faso, un défi permanent
Pour Vacsaint, être danseur au Burkina Faso reste un défi quotidien. Manque de structures, de formations spécialisées, de bourses et de reconnaissance institutionnelle. Les obstacles sont nombreux. Il cite en exemple des pays comme la Côte d’Ivoire, où la danse est intégrée au système universitaire au même titre que les autres filières.
Malgré tout, il reste convaincu que l’on peut vivre de la danse, à condition de rigueur, de discipline et de structuration. Les parcours de figures comme Salia Sanou, Serge Aimé Coulibaly ou Irène Tassembedo en sont, selon lui, la preuve.
Aujourd’hui, Vacsaint donne des cours privés, encadre des enfants de 6 à 7 ans dans une école de la place et organise des camps vacances danse, dont la première édition s’est tenue en 2025.
Pour lui, la danse dépasse largement la scène : « La danse est une thérapie. Elle soigne, elle libère, elle ouvre l’esprit. »
Il s’intéresse ainsi à des domaines connexes tels que la danse-thérapie, l’enseignement ou l’accompagnement social, encore peu développés au Burkina Faso mais porteurs d’avenir.
« Un artiste, citoyen du monde »
Les voyages ont profondément façonné sa vision artistique. Chaque pays, chaque rencontre, chaque projet nourrit son regard et enrichit son langage corporel.
« En tant qu’artiste, tu es un citoyen du monde. Tu dois t’adapter, apprendre, découvrir. Et tout cela nourrit ton art. »
Du haut de ces 26 ans, Vacsaint se projette encore sur scène. Il souhaite continuer les tournées internationales, accumuler de l’expérience et nourrir sa vision artistique avant de se consacrer pleinement à la création chorégraphique personnelle. En parallèle, il envisage des projets entrepreneuriaux pour diversifier ses sources de revenus.
Son message aux jeunes hésitants est clair : croire en soi, rester discipliné et assumer ses choix, même face à l’incompréhension.
« Ce n’est pas à l’école qu’on apprend tout. Ce n’est pas seulement avec de grands diplômes qu’on réalise. Avoir une passion, c’est une chance », martèle t’il.
Aujourd’hui, le regard de sa famille a changé. Respect, compréhension et bénédiction ont remplacé les doutes. Une reconnaissance tardive, mais précieuse, pour un artiste qui n’a jamais cessé d’y croire.
Moustaph Kaboré, alias Vacsaint, n’est pas seulement un danseur. Il est le récit vivant d’un choix assumé, d’un corps en résistance et d’un art qui refuse de se taire.
Anita Mireille Zongo/Hanifa Koussoubé
Lefaso.net
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