Face aux défis climatiques et à la recherche de meilleures performances agricoles, le piment se révèle être une culture à fort potentiel au Burkina Faso. Dr Lucienne Kima/Waongo, qui a travaillé sur la culture de ce produit pour son doctorat, analyse, à travers cette interview, la rentabilité de la filière, le rôle des semences de variétés améliorées et sa contribution à l’économie locale. Lisez-plutôt !
Lefaso.net : Présentez-vous à nos lecteurs ?
Dr Lucienne Kima/Waongo : Je suis docteur en génétique et amélioration des plantes de l’université Joseph Ki-Zerbo, et titulaire d’un master en Sélection et valorisation des ressources phytogénétiques (SVRPG). Je suis également ingénieur en agriculture de formation professionnelle et assermentée pour le contrôle qualité dans la certification des semences végétales. Par ailleurs, je suis actuellement la directrice provinciale de l’agriculture, des ressources animales et halieutiques de Bassitenga.
Mes travaux de recherches ont porté sur le piment (Capsicum spp.), une culture très importante pour l’économie locale et la sécurité alimentaire, dont l’objectif était de connaître la gestion paysanne (savoirs-faire locaux) et recenser la diversité génétique existante du piment cultivé au Burkina Faso puis caractériser cette collection sur le plan agro-morphologique et moléculaire. En tant qu’agronome, j’ai également travaillé sur la chaîne de valeurs du piment dans ses différents maillons et la façon dont elle peut améliorer les revenus des acteurs et renforcer la sécurité alimentaire au Burkina Faso. Les travaux ont été conduits sous la responsabilité du Pr Bationo/Kando Pauline, notre directrice de thèse.
Quelles sont les principales zones de production du piment au Burkina Faso ?
Le piment est cultivé dans toutes les provinces du pays car il s’adapte à une large gamme de sols. Les données de 2018 du ministère en charge de l’agriculture montrent les régions de Tannounyan, de Nazinon, de Oubri, du Yaadga, des Kuilsé, de Kadiogo et de Nando sont des principales zones de production. Mais des tendances plus récentes n’occultent pas les régions de Djôrô, de Guiriko et de Bankui.
Quel rôle joue le piment dans l’économie des ménages agricoles ?
Le piment qualifié de « l’or rouge » traduit toute son importance économique. Il joue un rôle économique très stratégique dans les ménages agricoles puisqu’il se présente comme une première source de revenues monétaires qui est rapidement utilisé pour les dépenses courantes, les soins de santé et la scolarisation des enfants. Parmi plus de 18 cultures maraîchères pratiquées par les ménages agricoles selon le RGPH de 2019, le piment vient en 7e position. Nos études ont montré qu’il n’y a ni âge, ni sexe dans la production du piment, il est cultivé sur des superficies de 100 m2 à 2 hectares, toute l’année dans les jardins ou en plein champ, en monoculture ou en culture associée.
Les revenus nets générés sont de 100 000 à 2 000 000 de FCFA pour des petits producteurs. Pour les professionnels qui planifient bien leur production et appliquent les bonnes pratiques agricoles, les bénéfices partent très loin au-delà des 2 millions de francs à l’hectare (plus de 10 millions), car le kilogramme se vend entre 1 000 à 2 500 FCFA pendant les périodes de pénurie. Des pratiques artisanales de transformation, des petites unités de transformations connaissent le jour actuellement.
Le piment burkinabè a-t-il une importance particulière sur les marchés locaux ou à l’exportation ?
Le piment est l’une des épices les plus consommées et présent dans la majorité des plats nationaux et très demandé sur les marchés urbains et ruraux, dans les supermarchés et boutiques dans toute l’année sur toutes ses formes vendues (frais, séché, en poudre ou en pâte). Il est bien exporté vers les pays côtiers et même au-delà des pays africains qui apprécient sa saveur brûlante. Lors de nos enquêtes il a été montré qu’il est exporté vers la Côte d’Ivoire, le Mali, le Ghana et le Niger. Selon les données du 5e RGPH analysées par INSD en 2023 le taux de commercialisation du piment produit est de 78,1%. Il faut noter aussi que la vente locale dépasse la part exportée. Cela montre que le marché du piment au Burkina Faso est une opportunité à saisir et constitue une réelle offre d’emploi pour les femmes et les jeunes.
Qu’entend-on exactement par « semences de variétés améliorées » de piment ?
On entend par semences de variétés améliorées de piment des variétés dont au moins une ou plusieurs caractéristiques présentent des performances supérieures à celles des variétés dont elles sont issues. Elles sont sélectionnées suivant la démarche scientifique et rigoureuse pour aboutir aux variétés ayant des caractéristiques supérieures aux variétés locales.
Quelles variétés améliorées de piment existent actuellement au Burkina Faso ?
Il existe une multitude de variétés de piments de couleur, formes et tailles très variées ayant des goûts piquant à très piquants (la teneur en capsaïcine, molécule responsable de ce goût), ou aromatisées (ex la variété Big Sun surnommée “sent bon à cause de son arôme). La variété population dénommée « jaune de Farako-Bâ » très piquante connu sous le nom de Jaune du Burkina et deux autres variétés de saveur douce dénommées Papri King et Papri Queen, inscrites dans le catalogue national des semences en 2014, sont des variétés issues des travaux de Dr SANOU Jacob, sélectionneur renommé du Burkina Faso. Deux autres variétés viennent d’être inscrites en 2025 par l’INERA. Les variétés des firmes semencières inondent le marché et les plus fréquemment rencontrées chez les producteurs sont le “Jaune du Burkina”, le Sent bon ou Big Sun, Strella… Dans le groupe des petits piments, on dénombre aussi le “piment de Cayenne”, le paprika, piment bec d’oiseau ou le piment oiseau.
Quels sont les principaux avantages de ces variétés par rapport aux variétés locales ?
En général l’avantage des semences de variétés améliorées réside dans le fait qu’elles ont des bonnes performances agronomiques (rendement plus élevé, cycle plus court, meilleure tolérance aux maladies, meilleure résistance à la chaleur, fruits plus homogènes et adaptés au marché, meilleure efficience de l’eau). Pour cela, elles ont des impacts socio-économiques positifs, notamment en termes d’augmentation des revenus, de réduction des risques et de renforcement de la résilience des ménages agricoles.
Comment se fait le processus de sélection et d’amélioration des variétés de piment ?
La sélection et l’amélioration des variétés du piment suivent un processus itératif combinant l’exploitation de la diversité génétique, des croisements contrôlés et des évaluations agronomiques et socio-économiques en station et en milieu paysan. Plusieurs méthodes de sélection sont utilisées mais le schéma classique intègre les étapes suivantes, notamment la prospection collecte du matériel génétique existant afin de disposer d’une large diversité génétique du piment. La deuxième étape consiste à caractériser le matériel végétal collecté afin d’identifier les génotypes intéressants.
Ensuite vient la sélection des plants géniteurs ayant des caractères d’intérêt recherchés dans le matériel végétal caractérisé et les croisements contrôlés de ces géniteurs (contrôle ou orientation de la pollinisation) afin de combiner les caractères souhaités. Après plusieurs autofécondations pour fixer les caractères génétiques, on passe à l’évaluation en station expérimentale et en milieu paysan puis à l’homologation et l’inscription pour une reconnaissance officielle dans le catalogue national.
Combien de temps faut-il en moyenne pour développer une nouvelle variété de piment ?
Selon le schéma classique de création variétale, il faut en moyenne 7 à 10 ans (selon la complexité des caractères recherchés pour la nouvelle variété). La biotechnologie peut être utilisée pour raccourcir le temps, mais nécessite aussi les moyens et équipements conséquents de laboratoire.
Les variétés améliorées sont-elles adaptées aux conditions climatiques actuelles du Burkina Faso ?
En général, le piment s’adapte bien au climat chaud et ensoleillé donc à notre climat. Néanmoins une thèse est en cours, conduite par Mahamadi Belem pour étudier le comportement des variétés collectées soumises aux différentes saisons de culture.
Comment la recherche prend-elle en compte la sécheresse et les fortes chaleurs ?
Dans le processus de sélection et amélioration variétale les paramètres pédoclimatiques sont pris en compte. Généralement les variétés locales sont sources de résistance à certaines pathologies et aux conditions pédoclimatiques, dont la recherche utilise ces gènes de résistance comme gène d’intérêt à intégrer dans le génome d’une autre variété ayant des rendements élevés mais sensibles à ces contraintes. Ensuite on fait des criblages pour maintenir les génotypes qui s’adaptent.
Peut-on dire que ces variétés contribuent à la résilience des producteurs au Burkina ?
Les variétés améliorées présentent de meilleures performances agronomiques et une plus grande stabilité des rendements, ce qui contribue à l’amélioration des revenus et à la résilience des ménages agricoles. Seulement il faut signaler des variétés hybrides nécessitent un renouvellement constant, chose que les producteurs trouvent difficile au regard des coûts élevés des semences.
Les producteurs adoptent-ils facilement les variétés améliorées de piment ?
L’adoption d’une variété par les producteurs est conditionnée d’abord et à majeure partie par le bon rendement et la demande sur le marché. Lorsque ces conditions sont remplies, l’adoption est facile. Mais de fois, ils manquent d’information sur les variétés et ils sont limités parfois par le coût élevé des semences. Ce qu’on a constaté, beaucoup de producteurs adoptent les nouvelles variétés (le gros piment surtout pour la facilité de récolte par rapport au petit ou la récolte nécessite énormément de main d’œuvre), mais ils conservent tout de même leurs semences locales (par exemple ils disent que le petit piment est utilisé dans les médicaments traditionnels), ce qui est intéressant pour les sélectionneurs car ils conservent la diversité génétique car sans la diversité, il n’y a pas de sélection.
Interview réalisée par Yvette Zongo
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