8:49 pm - 15 janvier, 2026

Le Burkina Faso est confronté à une crise sécuritaire dont l’une des principales conséquences est le déplacement forcé des populations. Elles sont appelées Personnes déplacées internes (PDI). Face à l’urgence humanitaire, l’État et ses partenaires se mobilisent. Quelle est l’évolution de leurs actions ? Comment ces personnes en situation de vulnérabilité doivent-elles être accompagnées ? Ce sont, entre autres, les questions auxquelles l’expert en action humanitaire, Hassane Koubere, apporte des réponses dans cet entretien.

Lefaso.net : Comment décririez-vous aujourd’hui la situation humanitaire dans le pays des hommes intègres et son évolution récente ?

Hassane Koubere : La situation humanitaire au Burkina Faso se présente comme une crise complexe et multidimensionnelle. Le défi sécuritaire combiné aux chocs climatiques récurrents, à la dégradation de l’environnement et à une forte pression démographique, accentuent les vulnérabilités des populations. Ces facteurs s’entrecroisent et aggravent l’insécurité alimentaire, la malnutrition et les déplacements des communautés, qui se retrouvent contraintes de quitter leurs foyers pour chercher protection et assistance.

Le nombre de personnes déplacées internes a connu une hausse rapide, près d’une personne sur quatre avait besoin d’aide humanitaire. Cette évolution traduit non seulement une augmentation constante des besoins, mais aussi une extension géographique des zones affectées, rendant la couverture humanitaire de plus en plus difficile.

Face à cette réalité, le financement reste sous tension. Le Plan de réponse humanitaire 2025 constitue un cadre de référence, mais les ressources mobilisées demeurent insuffisantes par rapport à l’ampleur des besoins. Les acteurs humanitaires sont contraints à des arbitrages difficiles et à une priorisation stricte, laissant parfois des communautés sans assistance adéquate.

Enfin, la détermination de l’État à contrôler les mouvements et les activités sur le terrain se traduit par des restrictions qui compliquent davantage l’action humanitaire. La suspension des transferts monétaires (CASH) et d’autres mesures limitent la capacité des organisations à mettre en œuvre des interventions adaptées et rapides. Ces contraintes, bien qu’ancrées dans une logique de souveraineté et de régulation, ne facilitent pas toujours la fluidité des opérations humanitaires et posent de nouveaux défis aux acteurs engagés auprès des populations vulnérables.

Quelles sont, selon vous, les priorités humanitaires les plus urgentes à l’heure actuelle ?

Aujourd’hui, les urgences humanitaires se déclinent en plusieurs axes stratégiques.

La première priorité est la sécurité alimentaire et la nutrition. Face à une insécurité alimentaire aiguë qui menace des millions de personnes, il est indispensable de mettre en place des interventions saisonnières et des filets de protection ciblés.

La deuxième priorité concerne l’accès aux services essentiels. Dans un contexte marqué par des besoins croissants, il s’agit de garantir l’eau, l’assainissement et l’hygiène (WASH), la santé primaire, l’éducation en situation d’urgence et la protection. Une attention particulière doit être portée aux enfants, aux femmes, aux personnes handicapées et aux personnes âgées, qui sont les plus exposés aux privations et aux violences.

La protection et la mobilité sûre constituent un autre pilier. Les déplacements forcés exposent les populations à des risques multiples. Renforcer les mécanismes communautaires de protection et améliorer l’information sur les services disponibles sont des mesures essentielles pour réduire ces vulnérabilités et assurer une mobilité plus sécurisée.

Hassane Koubere est formateur en Sphere, le référentiel universel en matière de standards et de normes humanitaires

Le relèvement localisé est également au cœur des priorités. Il s’agit d’appuyer des solutions durables et de promouvoir des moyens d’existence résilients, en intégrant les dynamiques locales et en renforçant la redevabilité communautaire. Cette approche permet de consolider la résilience des populations et de favoriser un développement inclusif et ancré dans les réalités du terrain.

Enfin, il est crucial de poursuivre et de renforcer le plaidoyer et la négociation. L’instauration d’un climat de confiance entre l’État, les acteurs humanitaires et les communautés est indispensable pour faciliter l’accès, améliorer la coordination et garantir l’efficacité des interventions. Ce dialogue permanent est la clé pour transformer les engagements en actions concrètes et durables.

Comment les organisations humanitaires doivent-elles s’adapter au contexte sécuritaire et humanitaire actuel ?

Ceci est un défi majeur qui se pose au monde humanitaire, car dans le contexte humanitaire actuel, il devient indispensable de renforcer l’analyse contextuelle et la négociation de l’accès. Les organisations doivent s’appuyer sur des acteurs locaux crédibles, capables de faciliter l’acceptation communautaire et de garantir que l’aide parvienne aux populations selon les normes édictées comme le recommande l’approche de la localisation. Les mécanismes de feedback structurés jouent ici un rôle essentiel  : ils permettent aux communautés de s’exprimer, de signaler leurs besoins et de participer activement à la définition des priorités.

Pour répondre à l’urgence avec efficacité, il est nécessaire de déployer des équipes mobiles et des hubs décentralisés, capables d’intervenir rapidement dans des zones difficiles d’accès. Ces dispositifs doivent être soutenus par des partenariats solides avec les ONG nationales, qui connaissent le terrain et peuvent contextualiser les interventions. Cette approche décentralisée favorise une réponse plus agile et adaptée aux spécificités locales.

Parallèlement, l’action humanitaire doit institutionnaliser l’engagement communautaire. Cela implique de mettre en place des canaux de communication multilingues, inclusifs et accessibles, même pour les publics à faible niveau de scolarisation. En donnant une voix à toutes les catégories de la population, on renforce la transparence, la confiance et la pertinence des interventions.

Enfin, il est crucial d’articuler l’urgence et la résilience dans une logique de nexus. Les plans humanitaires doivent non seulement répondre aux besoins immédiats, mais aussi préparer les communautés à se relever et à renforcer leur capacité d’adaptation face aux crises futures. Cette articulation doit rester cohérente avec les cadres nationaux de préparation et de réponse, afin d’assurer une complémentarité entre les acteurs et une durabilité des impacts.

Il est également formateur en CHS (Core Humanitarian Standard, en français, la Norme humanitaire fondamentale de qualité et de redevabilité) et en CPiE (Child Protection in Emergencies, en français, la protection de l’enfant en situation d’urgence)

D’après votre analyse, quels sont les principaux défis opérationnels auxquels elles (organisations humanitaires) font face sur le terrain ?

A cette pertinente question il convient de rappeler que l’action humanitaire se déploie dans un environnement marqué par des défis sécuritaires, des changements qui apparaissent régulièrement concernant les voies et les zones d’intervention ; ainsi les équipes doivent constamment réajuster leurs plans. Chaque déplacement devient une opération délicate, où la protection des communautés affectées et du personnel humanitaire demeure une préoccupation permanente. L’accès aux communautés vulnérables n’est jamais garanti, et la négociation avec les acteurs locaux ou les autorités devient un outil vital pour maintenir un minimum de continuité dans l’assistance.

À ce défi sécuritaire s’ajoute une fragilité financière. Les besoins explosent, mais les ressources ne suivent pas toujours. Les financements arrivent souvent tardivement, sur des périodes trop courtes, et imposent des contraintes administratives lourdes, particulièrement pour les organisations nationales. Ces dernières, pourtant en première ligne, peinent à répondre aux exigences de conformité des bailleurs limitant de ce fait, leur accès direct aux fonds. Le décalage entre l’ampleur des besoins et la prévisibilité des financements crée une tension constante : il faut choisir, prioriser, parfois renoncer.

Dans ce contexte, la production et la coordination des données deviennent un autre défi majeur. Les zones les plus affectées sont souvent les moins accessibles, ce qui rend difficile la collecte d’informations fiables. Malgré l’existence des cadres et mécanismes de coordination, certaines organisations utilisent leurs propres outils et méthodes produisant ainsi, des données fragmentées. Sans analyses communes, les décisions stratégiques manquent parfois de cohérence et les ressources, loin d’être suffisantes, risquent d’être mal orientées.

Enfin, au cœur de cette équation, se trouvent les capacités locales. Les ONG nationales et les structures communautaires sont indispensables pour accéder aux populations et assurer une réponse ancrée dans les réalités locales. Mais elles manquent souvent de formation technique, de gouvernance solide et de standards de qualité reconnus. Leur potentiel est immense, mais il reste sous-exploité faute d’investissements suffisants dans le renforcement des compétences et la structuration institutionnelle.

Le consultant accompagne les organisations nationales et internationales sur les questions liées à l’éducation, à la protection et aux VBG (violences basées sur le genre), à l’accès humanitaire et à la redevabilité, pour la mise en œuvre de réponses culturellement ancrées, centrées sur les communautés et alignées sur les standards internationaux

Ainsi, l’action humanitaire au Burkina Faso se déploie dans une tension quasi-permanente entre « sécurisation en cours », financement imprévisible, données fragmentées et capacités locales fragiles. Ces quatre défis sont liés : sans sécurité, l’accès est compromis ; sans financement prévisible, la continuité est menacée ; sans données fiables, la coordination est inefficace ; et sans capacités locales, la durabilité est impossible.

Quelle est la spécificité de la prise en charge des femmes, des enfants, des personnes handicapées et des personnes âgées PDI ou communautés hôtes ?

Dans l’action humanitaire, la prise en charge des femmes, des enfants, des personnes âgées, handicapées ou des PDI se distingue par une attention particulière à leurs vulnérabilités. Les femmes doivent être protégées contre les violences (VBG notamment) et soutenues dans leur autonomie. Les enfants, eux, nécessitent sécurité, éducation et soins adaptés pour grandir malgré la crise. Les personnes âgées, souvent invisibles, ont besoin de soins continus et de reconnaissance de leur rôle social. Les personnes handicapées exigent une accessibilité réelle et une inclusion dans toutes les décisions. Quant aux PDI et autres personnes en déplacement, elles doivent retrouver en plus de la protection, la dignité, le logement et l’intégration.

En somme, il s’agit d’une approche centrée sur la protection, l’inclusion et la dignité, où chaque groupe reçoit une réponse adaptée à ses besoins spécifiques.

Comment mieux impliquer les communautés d’accueil dans la réponse humanitaire ?

Toutes les approches d’intervention humanitaire, les normes et standards humanitaires prônent l’implication des communautés comme pilier central dans les interventions humanitaires. Le défi qui se pose c’est comment y arriver effectivement notamment avec la communauté d’accueil.

La prise en charge des personnes déplacées internes (PDI) et des communautés hôtes ne peut se limiter à des interventions ponctuelles. Elle doit s’inscrire dans une dynamique de co-conception et de gouvernance locale. Cela implique la mise en place de comités mixtes réunissant à la fois les déplacés et les populations hôtes, afin de favoriser un dialogue permanent. À travers des diagnostics participatifs et des budgets communautaires, ces instances permettent de définir ensemble les priorités, notamment en matière de services partagés tels que l’eau, la santé et l’éducation. Cette approche renforce la légitimité des décisions et assure une meilleure appropriation des actions par les communautés.

Mail de l’expert : kouberson@gmail.com

Dans le même esprit, il est indispensable de développer des mécanismes de feedback inclusifs. Les canaux de communication doivent être multilingues et adaptés aux personnes à faible niveau scolaire, afin que chacun puisse exprimer ses besoins et préoccupations. Les réponses doivent être publiques et accompagnées de boucles de correction documentées, garantissant ainsi la transparence et la confiance entre les acteurs. Ce système favorise une gouvernance participative et réduit les risques de marginalisation.

La consolidation des moyens d’existence et de la cohésion sociale constitue un autre pilier. Les initiatives telles que le cash-for-work, les Activités génératrices de revenus (AGR), la construction d’infrastructures communautaires ou encore les activités culturelles et rituelles jouent un rôle essentiel. Elles permettent non seulement de renforcer l’inclusion économique, mais aussi de prévenir les tensions sociales en créant des espaces de rencontre et de solidarité entre déplacés et hôtes.

Enfin, la diffusion des standards et des droits nationaux en matière de prise en charge des PDI et des communautés hôtes est une étape clé. Clarifier les droits, les responsabilités et les seuils de qualité contribue à harmoniser les pratiques et à garantir une prise en charge digne et équitable. Ces standards servent de repères communs, renforcent la redevabilité et facilitent la coordination entre les différents acteurs.

Dans un contexte de souveraineté prôné par les autorités actuelles, quelles sont les formules que l’État doit mettre en place pour éviter de dépendre du financement extérieur dans la prise en charge des PDI et réfugiés ?

En tant qu’humanitaire, je voudrais me contenter de mon domaine de prédilection qui est l’assistance aux personnes affectées par les catastrophes. Cela dit en tant que citoyen burkinabè, je constate que l’État de mon pays développe plusieurs initiatives qui s’arriment avec les stratégies des interventions humanitaires : compter sur ses propres ressources s’apparente à la localisation évoquée plus haut pour ne citer que cet exemple. Mon souhait est que la méfiance observée vis-à-vis des acteurs humanitaires s’estompe et que nous puissions tous ensemble porter assistance aux personnes déplacées, aux réfugiés et aux autres personnes affectées par les crises.

À votre connaissance, quels résultats concrets ou impacts positifs pouvez-vous citer à ce stade des interventions humanitaires au Burkina Faso ?

Au cours des derniers mois, la réponse humanitaire s’est progressivement renforcée grâce à un ciblage et une planification améliorés. Les stratégies pays, appuyées par des analyses et évaluations multiformes, ont permis de mieux informer les interventions. Les alertes précoces et les ajustements rapides face aux dégradations ont donné plus de réactivité et de pertinence aux actions menées sur le terrain.

Dans le même temps, des approches centrées sur la mobilité et la résilience ont été mises en œuvre. En s’appuyant sur des interventions communautaires adaptées, elles ont favorisé la résilience de ces communautés et contribué à stabiliser certaines zones. Ces efforts ont eu pour effet de réduire les risques de déplacements secondaires, offrant aux populations une meilleure sécurité et une perspective de continuité dans leur quotidien.

Par ailleurs, l’engagement communautaire a marqué une étape importante, ayant permis de structurer la redevabilité et l’écoute des populations, renforçant l’acceptation des services et leur pertinence. Les communautés se sentent davantage impliquées et reconnues, ce qui consolide la confiance et la légitimité des interventions.

Enfin, l’alignement sur les cadres nationaux a facilité la coordination et la couverture géographique des réponses prioritaires. En cohérence avec les plans gouvernementaux, les actions humanitaires ont gagné en efficacité et en complémentarité, assurant une meilleure harmonisation des efforts entre les différents acteurs.

Quelles leçons tirez-vous de l’action humanitaire au Burkina Faso ces dernières années ?

La réponse humanitaire actuelle s’appuie sur une localisation pragmatique, où les organisations nationales et les structures communautaires jouent un rôle central. Leur proximité avec les populations et leur connaissance fine des réalités locales en font des acteurs indispensables pour garantir l’accès, la pertinence et la pérennité des interventions. Toutefois, cette efficacité ne peut être pleinement atteinte qu’à travers un investissement soutenu dans le renforcement de leurs capacités et dans le respect des exigences de conformité.

Dans le même esprit, le nexus urgence-résilience s’impose comme une approche incontournable. Les réponses qui intègrent simultanément le relèvement, les moyens d’existence et les services partagés permettent de réduire les besoins récurrents et de renforcer la cohésion sociale. Cette articulation entre assistance immédiate et solutions durables contribue à stabiliser les communautés et à prévenir de nouvelles crises.

La redevabilité est également un levier essentiel d’acceptation. Les mécanismes de communication avec les communautés réduisent les malentendus, améliorent la sécurité opérationnelle et orientent les priorités vers ce qui compte réellement pour les populations. En plaçant l’écoute et la transparence au cœur des interventions, ces dispositifs renforcent la confiance et la légitimité des acteurs humanitaires.

Par ailleurs, une planification fondée sur des données fiables constitue un gage d’efficacité et de transparence. Les décisions basées sur des analyses communes et des revues régulières permettent d’ajuster les réponses en fonction des évolutions du contexte, tout en garantissant une meilleure coordination entre les partenaires.

Enfin, la coordination étatique structurée reste une condition essentielle pour l’alignement et la légitimité de la réponse. Les cadres nationaux, tels que les plans multirisques ou le Plan national de réponse humanitaire (PNRH), offrent une architecture commune qui facilite la cohérence des interventions et assure une couverture géographique adaptée aux priorités.

Quel message souhaitez-vous adresser aux autorités, aux partenaires techniques et financiers ainsi qu’à la communauté internationale ?

Dans ce contexte de défis multiples, il est essentiel que chaque acteur joue pleinement son rôle. Aux autorités nationales, il revient de consolider les cadres existants, de renforcer la part budgétaire domestique consacrée à la réponse humanitaire et au relèvement, et d’institutionnaliser des mécanismes de redevabilité publique. La co-gouvernance avec les communautés et les ONG nationales doit devenir une pratique régulière, afin d’assurer que les décisions et les ressources soient en phase avec les réalités locales.

Aux partenaires techniques et financiers, l’appel est clair : il s’agit de s’aligner sur les priorités définies au niveau national, de financer directement les acteurs locaux tout en les accompagnant dans le renforcement de la qualité et de la conformité, et de soutenir une approche intégrée qui relie l’urgence à la résilience. Ce soutien permet de réduire les besoins récurrents et de consolider la cohésion sociale.

Quant à la communauté internationale, son rôle est de respecter les principes humanitaires et la souveraineté des États, tout en maintenant des financements prévisibles et flexibles. Elle est également appelée à co-investir dans des solutions durables centrées sur les communautés, afin que l’aide ne soit pas seulement une réponse ponctuelle, mais un levier de transformation.

Ensemble, ces efforts convergents peuvent transformer l’urgence en résilience. En partant des réalités locales, en s’appuyant sur des standards partagés et en cultivant une redevabilité vivante envers les populations, il devient possible de bâtir des réponses plus solides, plus inclusives et véritablement durables.

Propos recueillis par Samirah Elvire Bationo

Lefaso.net

Lire l’article original ici.

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