A l’occasion de ce moment de carême pour les chrétiens catholiques, Lefaso.net est allée à la rencontre de l’ancien aumônier et directeur de l’école des catéchistes de Tougouri, actuellement aumônier de la pastorale du mariage et de la famille du diocèse de Kaya. A travers cette interview, ce prêtre, préparé pour former et accompagner les couples et fiancés, nous éclaire sur le sens profond de cette période de grâce pour le couple chrétien, sur ce qu’elle peut représenter dans la vie de couple et bien d’autres aspects.
Lefaso.net : Quel est le sens profond du Carême pour un couple chrétien ?
Abbé Pascal N. Ouédraogo (PNO) : Le temps de carême est une période importante pour le chrétien en général, et un temps propice pour le couple chrétien en particulier. Mais, notons effectivement que chaque jour de l’année est très précieux pour tout homme et pour tout couple chrétien… Pour le carême, il faut rappeler ces petits éléments : c’est un temps d’entraînement pour mieux vivre après. Il ne s’agit pas de faire beaucoup d’efforts, et après Pâques, on se détend pour se reposer.
C’est un entraînement pour vivre en homme et femme libre, en participant activement et saintement à la construction du Royaume. Pour nous, ce qui est important, c’est le jeu qui va advenir après. Ça doit être une vie de liberté, de qualité, de sainteté et d’amitié…Le couple chrétien est invité à approfondir sa vie de don de soi, pour que ça soit un lieu de paix, de joie, de reconnaissance de l’autre, d’acceptation réciproque, d’élévation et de considération mutuelle.
Dans l’engagement matrimonial, il y a une réalité importante appelée « chasteté conjugale. » Ce n’est pas une matière à option. Elle est obligatoire ! Il s’agit du rapport ajusté à avoir par rapport à Dieu, aux personnes, aux choses, aux événements, à l’autre. Dans le foyer, il s’agit en fait de considérer l’autre comme personne tout le temps. Il faut tout faire pour avoir une relation ajustée envers votre premier ami ou votre première amie : voici le secret de la chasteté conjugale. C’est facile à dire, mais c’est en même temps très difficile car, cela touche directement la qualité de la relation à développer par rapport à l’autre, pour lui permettre de vivre et de ne pas mourir. Oui, tu es le gardien de ton frère (Cf. Gn 4.). Il s’agit pour l’homme de considérer la femme comme une personne, d’avoir une relation ajustée, honnête et équilibrée envers elle au moment de la fertilité comme aux moments de non fertilité, au moment où ils peuvent vivre des actes intimes et au moment où ils vivent des temps de qualité sans acte de don de soi.
En clair, il est question de ne pas utiliser l’autre pour se défouler ou pour avoir du plaisir égoïste. C’est une personne, donc un don, une fille de Dieu comme nous. Je dois être juste envers elle ; autrement j’évolue dans une injure au Créateur… Même chose pour la femme. Elle est invitée à prendre soin de son mari dans l’ordinaire, sans colère, sans ruse, avec beaucoup de bienveillance, car il vient de la terre (adama.) L’homme ou la femme doit montrer qu’il est assez mûr et qu’il peut aider l’autre à vivre. Chacun demeure toujours la seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même : c’est un DON, un cadeau du Créateur pour aider l’autre à arriver au ciel.
Au niveau de l’éducation des enfants et de la présence en famille. Une dame qui fuit son mari, et qui est à la grotte ou au calvaire à chaque fois. Elle n’a plus de temps pour sa famille. Il y a un problème de chasteté… Quel moment de qualité va-t-elle donner à son mari, et surtout aux enfants que Dieu leur a confiés ? Un homme qui revient du travail à 18h. Il prend une douche, et il ressort pour aller passer le temps avec ses amis jusqu’à 23h23. On dirait que cet homme risque d’être un père absent. Ne sera-t-il pas toujours surpris par ce qui se passe dans sa famille ?
Au niveau des paroles qu’on prononce. Tenez ces paroles : « Dire par exemple à quelqu’un : un âne vaut mieux que toi. Tu es une étrangère… Les enfants sont le fruit de mon corps et toi, tu es l’enfant d’une autre personne. »
En un mot, chaque membre du couple doit connaître la mesure de ses jours , chercher à mieux connaître l’autre, à l’aimer simplement. Vivre une relation ajustée avec Dieu, la nature, la nourriture, la boisson, la voiture, l’argent… La chasteté, ce n’est pas une question de sexe, mais bien une question de qualité des personnes. La noce est un engagement de maturité et de prise de service. Ce sont des adultes qui se marient…
En quoi le Carême peut-il être un temps particulier de renouveau conjugal ?
Nous allons parler plutôt de la qualité de la communion conjugale. Oui, le couple chrétien est appelé à veiller et à donner du crédit à chaque fois à sa communion conjugale. Les époux sont constamment appelés à travailler ardemment pour devenir une seule chair. Dans la noce, chacun a donné à l’autre son unicité : ce que nous avons d’unique et que nous ne pouvons pas donner à une autre personne, sauf à notre époux ou à notre épouse. Nous avons choisi de lui donner ça dans la liberté. Et, quand on donne et on se donne, c’est pour toujours, en comptant beaucoup sur le Créateur, Celui-là même qui a créé la noce. Il ou elle devient notre premier ami, notre confident, notre soutien, notre frère ou notre sœur, notre bien aimé, notre époux ou épouse .
Ne pas penser qu’avec le mariage, tu as tous les droits sur l’autre. Il doit faire ce que je veux, et rien que ce que je veux. Je le domine, je suis le sexe fort… Vouloir que l’autre change son identité pour conformer sa vie à la mienne : sa façon de raisonner, de faire avec les autres. C’est comme si tu dois passer une gomme sur ta vie précédente. C’est quelqu’un qui décide pour toi. Tu dois obéir, tu n’as pas de parole à donner, tu n’as pas le choix… Rappelons que l’homme ou la femme reste libre avant, pendant et après le mariage. C’est le premier pilier de la noce.
Il donne du sens aux trois autres piliers comme l’unité, la fidélité et l’acceptation de la fécondité. L’engagement dans la noce est comme un permis de construire. Il faut simplement faire effort pour aimer au lieu d’imposer des choses à l’autre. Cela rend malade, et ça entame la beauté et la fraîcheur de l’engagement matrimonial… On entre dans le mariage pour rendre l’autre heureux, pour lui donner la joie de vivre et d’espérer. Il faut faire attention pour ne pas blesser l’autre, le manipuler ou le traumatiser… Il faut simplement apprendre à se convertir, apprendre à aimer. Il faut se convertir pour prendre Marie comme femme ou Paul comme époux.
Il semble que nous sommes tous des « malades d’amour . » On ne demande que de la reconnaissance et de l’estime pour avancer, et construire le foyer pour que ça soit une Eglise, une maison de pain, un hôpital de proximité . Nous avons eu des moments de fiançailles. Nous nous sommes préparés pour le mariage. Nous avons eu la bénédiction nuptiale le jour de notre noce. Nous avons donné notre parole (dit OUI) et notre corps (à travers la première rencontre intime, don de soi à l’autre…). Et depuis lors, le temps passe et repasse. Nous partageons tout depuis 10 ans, 15 ans et parfois plus : toilettes, chambre, repas, projets, soucis, joie et désir d’avancer, désir de sainteté… Donc normalement, notre amitié conjugale, notre désir d’être ensemble et notre don de soi doivent s’approfondir constamment. Songez-vous souvent à dire merci au Créateur pour cela ? N’oublions pas que c’est Lui qui est à l’origine de la noce. C’est Lui qui a voulu cette belle alliance entre le masculin et le féminin… Quand on se marie, on ne devrait plus dire « mon, » mais plutôt notre : notre parcelle, notre argent, notre enfant, notre fils, notre amour, notre don de soi, nos souffrances, notre effort de conversion…
Des questions pour aider les époux : Nous sommes appelés à devenir une seule chair. Et tous les jours, nous travaillons pour cela. Pourquoi le « tu ? » Autant dire souvent « nous. » C’est un nous de qualité et de construction. Il faut qu’il soit vrai… Pourquoi vouloir garder certaines choses pour moi ? J’ai tout donné à l’autre, tout… Mon tout. Logiquement, je ne devrais plus rien garder pour moi-même ! Tout devrait être au bénéfice de toute la famille, de notre couple… Si vous entrez dans la noce avec le gros défaut de l’égoïsme, ne risquez-vous pas de vite vous essouffler ?
Au mariage, j’ai dit oui à Marie Désiré, un homme de mon cœur. Après avoir scellé notre engagement devant Dieu et les hommes mortels, je me suis remise totalement dans les bras de mon époux, et nous nous sommes unis… Avec bien-sûr des risques, des peurs, des interrogations, des doutes, mais aussi dans l’espérance et une bonne dose de confiance et de positivité… Nous nous sommes mariés pour honorer la Parole. « L’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme… Ils deviendront une seule chair . »
Cela fonde notre communion et notre désir de communion… Il ne relève pas des caprices d’un homme ou d’une femme. C’est le désir du Créateur pour le premier couple, Adam et Eve. C’est Lui qui a voulu cela pour tous les couples : faire une seule chair … Il est vraiment question de communion conjugale . Qu’est-ce qu’on en fait ? Est-ce qu’on y croit ? Le temps de carême est un temps de désir. Les époux peuvent s’interroger sur la qualité de leur don de soi…
Comment relier les trois piliers du Carême (prière, jeûne, aumône) à la vie à deux ?
Chaque année, au mercredi des cendres, la liturgie nous propose ce texte de Mathieu 6. Ces points sur lesquels la Parole de Dieu insiste concerne tout le monde, chacun à son niveau. Le couple aussi pourra trouver plus de temps pour prier ensemble, mettre l’accent sur les œuvres de charité ou de partage, et accepter souffrir dans son corps… C’est une union de prière, de partage et de sacrifices pour la gloire du Créateur…
Peut-on parler d’une conversion conjugale pendant le Carême ?
On se marie pour rester ensemble, pour célébrer la vie et l’amour, pour s’améliorer l’un par l’autre. On avance ensemble, l’un avec l’autre, jamais l’un contre l’autre. C’est une amitié conjugale qui doit s’améliorer avec le temps, et se perdurer surtout quand les années passent et repassent… L’autre est fils de Dieu comme vous, c’est un don de Dieu pour vous. Le carême est un bon moment pour redoubler d’effort, et avoir alors une attitude ajustée envers lui, pour ne pas le tuer. On me l’a confié pour que je l’aide à vivre.
Je dois aussi prendre tout le temps pour essayer d’avoir une attitude juste, vraie, honnête envers ceux et celles qui sont sur notre route : nos enfants, la bonne, la belle-famille, les collègues, les amis de la famille. Il faut apprendre à bonifier les relations durant ce temps favorable. Il faut que les personnes consacrées, les époux et même les fiancés en profitent pour améliorer la vie relationnelle. Comment je considère l’autre ou les autres ? L’autre est une personne, en chair et en os, parfois blessée, mais avec de la valeur, de la qualité… Il faut apprendre tout simplement à l’aimer. C’est un grand apprentissage comme nous apprend le philosophe personnaliste Karol Wojtyla.
Quelle attitude par rapport à vos enfants, votre mari, votre femme, avec vos voisins ? Le Créateur me les a donnés. Chaque personne qu’Il met sur notre route est un cadeau… Les filles dans la dépendance de la prostitution, les personnes qui ont sombré dans la fragilité de l’alcool, les techniciens de surface, les vrais et les faux-amis… Oui, chacun est un don .
Dieu nous l’a donné. Beau cadeau certes ! Mais, parfois cadeau empoisonné, peut-être cadeau de trop et pourtant, Dieu nous les a donnés. Toute personne est un don. Il faut qu’elle apprenne à se donner. Il faut que j’apprenne aussi à me donner à elle. Votre mari est un don pour vous. Votre femme est un don inédit pour vous. Vos enfants sont un don permanent… Deux dons de l’Esprit peuvent aider les couples pour qu’ils se convertissent pour mieux accepter les autres : le don de Piété et le don de Crainte du Seigneur. Avec ce dernier don, on reconnaît Dieu comme Père, et on Le loue pour cela… Il est une Grande Source pour nous aider à intérioriser cette grâce de paix, pour accepter le visage de l’autre comme une visitation . Une telle attitude accompagne les époux à mieux vivre l’harmonie conjugale.
Pour certains, c’est une utopie ! Mais, essayons de recevoir cela comme un don du Créateur. On doit s’accorder en couple, toujours travailler pour vivre et évoluer dans une logique de consensus. Le foyer mûrit, s’érode au fur et à mesure. Ne pas passer le temps à se frapper, à s’accuser, à se maudire, à se justifier, à se plaindre, à contrôler l’autre, à se méfier de lui… Prendre toute la vie pour travailler à cette harmonie. Pour qu’il n’y ait pas affaire de « devoir conjugal » mais plutôt don de soi dans une logique d’union de qualité, d’acte honnête et digne des époux, communion et désir de communion…Cette harmonie est comme un art à construire et à reconstruire.
Un art à apprendre et à découvrir entre époux, à cultiver patiemment. Il faut de la fidélité pour y arriver. Se remettre en cause à chaque fois. Il faut du temps, de la créativité, de l’effort…Vivre la qualité du don de soi dans la communication, le plaisir partagé, le respect du bien commun, le dialogue. Besoin de tendresse et non de brutalité ! On apprend ensemble…Vivre ensemble la satisfaction est un gros cadeau d’une union harmonieuse. Apprendre à être un couple qui n’est pas médiocre, mais qui s’améliore l’un par l’autre. Arriver à manger ensemble si possible, même si c’est une fois par semaine. Prier ensemble souvent, aller si possible en couple à la prière.
Des époux qui craignent Dieu comme Sarah et Tobie, comme Prisquille et Aquilas…Evitons d’élever le ton, déposons la balle à terre ! Regarder l’autre comme personne tout le temps. Chercher à voir la beauté intérieure de l’autre. Lui dire merci pour cela ! Cet effort pour une vie harmonieuse débouche sur l’harmonie sociale. C’est-à -dire être en harmonie avec Dieu, soi-même, avec sa femme, les enfants, les voisins… Soigner sa relation avec sa femme pour faire la paix. Être en paix avec ses voisins, avec son patron…Être homme, c’est apprendre à regarder une femme. Admirer votre femme, ses qualités, s’émerveiller devant votre mari…
Comment le Carême peut-il aider à guérir les blessures dans le couple ?
Oui, il faut se rappeler que c’est devant Dieu que les époux s’aiment. Le miroir où ils se regardent chaque jour est entouré de petits médaillons représentant la Passion et la Résurrection du Christ. Le salut est au cœur de ce portrait. « Ote tes sandales, car le lieu où tu te tiens est une terre sainte » (Cf. Ex 3, 5.). Et si l’amour et la vie de ce couple étaient la terre sainte où Dieu les invitait ? Ne pas encombrer la chambre ; c’est le lieu où les époux célèbrent l’amour…
L’autre n’est pas là pour soigner mes blessures. Vous vous êtes choisis, vous avez cheminé, vous avez demandé la bénédiction pour pouvoir construire un projet de vie ensemble, dans la paix, la joie et le désir de vous apprivoiser. Vous avez choisi de cheminer à travers des fiançailles et pour finir, vous avez pris le risque de célébrer vos épousailles. Personne ne vous a forcés être ensemble. C’est par choix et par mûre décision que vous avez décidé de vous unir pour le meilleur et contre le pire.
Il ne s’agit pas alors de venir dans le mariage, et d’avoir trop d’attentes envers l’autre. Il ne s’agit pas de venir être au service de l’autre. Là , c’est comme une relation d’un esclave à son maître. Cela est chaotique comme conviction…Ce qui est vrai et constructif, il s’agit pour la femme, d’apprendre à s’émerveiller devant son homme (il est fort, c’est mon protecteur, c’est le meilleur homme du monde…) Ne pas laisser la femme à votre ceinture, mais l’élever jusqu’à votre visage. Il s’agit aussi pour la femme, de prendre soin de votre époux, de tout faire pour l’amener au ciel, laver les pieds les uns les autres. Et si on va plus loin, il s’agit d’accepter mourir pour l’autre dans la logique d’Ephésiens 5 (Christ a accepté gratuitement mourir pour son épouse l’Eglise.). Le mariage devient alors un lieu de construction et de reconstruction.
Nous pouvons reconnaître cela comme un bienfait qui nous a été donné par le Créateur, Celui-là même qui fait toute chose nouvelle (sens du benedicite.) Soyons toujours reconnaissants et rendons-Lui grâce, car Il nous fait du bien à chaque fois. Redoublons d’effort pour passer d’un acte de consommation vers un acte de contemplation… Oui, ce temps de grâce que nous offre la communauté de foi et d’amour est un tremplin pour aimer l’autre, une bonne manière de l’accompagner à résoudre ses blessures, ou mieux lui apprendre à vivre avec…
Entretien réalisé par Yvette Zongo
Lefaso.net
Lire l’article original ici.

