Longtemps minimisée, voire ignorée par certains parents, la santé mentale des enfants est un phénomène qui prend de l’ampleur. Entre anxiété, troubles du comportement, pression scolaire et écrans, les enfants, ainsi que les adolescents, peuvent présenter des troubles mentaux. Dans cet entretien, le Dr Boubacar Bagué, psychiatre et chef de service par intérim du service de psychiatrie du Centre hospitalier universitaire Yalgado-Ouédraogo, décrypte les fragilités psychiques et préconise des solutions pour une meilleure prise en charge.
Lefaso.net : Présentez-vous à nos lecteurs.
Boubacar Bagué : Je suis psychiatre, chef de service par intérim du service de psychiatrie du Centre hospitalier universitaire Yalgado-Ouédraogo.
Pouvez-vous nous présenter l’unité de pédopsychiatrie que vous dirigez ?
Le service de pédopsychiatrie est une unité rattachée au service de psychiatrie de Yalgado. Son rôle est de prendre en charge les enfants de 0 à 18 ans qui présentent des difficultés sur le plan mental. Il peut s’agir de maladies, de troubles du comportement, de difficultés scolaires, etc., tout ce qui est en lien avec les problèmes de développement. Nous intervenons donc auprès de ces enfants.
Les missions principales consistent en la prise en charge sur le plan mental et développemental, mais également dans l’accompagnement des enfants, y compris ceux qui sont scolarisés.
En termes de chiffres, que peut-on dire de la santé mentale chez les jeunes au Burkina Faso ?
Je ne donnerai pas de chiffre exact, mais le constat est qu’il y a une augmentation de la demande en consultation sur le plan national. Cela est peut-être lié à une meilleure sensibilisation et à une meilleure compréhension de la santé mentale. En effet, auparavant, les gens ne savaient pas qu’il existait des structures modernes prenant en charge ces enfants. Ils avaient soit recours à la médecine traditionnelle, soit à des associations à vocation humanitaire qui se proposaient de s’en occuper.
Aujourd’hui, on constate une augmentation générale de la demande. Il faut aussi mentionner le contexte sécuritaire, qui a dû jouer un rôle. Lorsqu’un pays est confronté à l’insécurité, il est évident que l’on observe une augmentation des troubles psychiatriques et bio-mentaux, aussi bien chez les enfants que chez les adultes.
Quels sont les motifs de consultation les plus fréquents chez les enfants et les adolescents ?
Les motifs les plus fréquents sont surtout ceux qui perturbent l’entourage, comme les troubles de l’agitation. Il y a aussi le retard de développement. Les parents constatent que leur enfant n’est pas comme les autres, qu’il présente un retard. Parfois, c’est également l’école qui oriente les enfants vers nous.
Par exemple, lorsqu’un enfant est inscrit à la maternelle et qu’il n’arrive pas à suivre comme ses camarades, ou qu’il perturbe la classe, l’école demande qu’il consulte un spécialiste, estimant que l’enfant a un problème important.
À cela s’ajoutent les signes liés au spectre autistique. On constate qu’il y a désormais une meilleure connaissance de l’autisme. Dès que l’enfant présente des retards ou des comportements qui inquiètent, les parents se demandent s’il n’est pas autiste. Voilà , de manière générale, les éléments qui orientent les consultations à notre niveau.
Lorsqu’on parle d’agitation, de quoi s’agit-il concrètement ?
L’agitation se manifeste lorsque l’enfant n’arrive pas à rester sur place, ne respecte pas le cadre, bouge constamment, fait des va-et-vient et ne respecte pas les consignes. Certains vont même jusqu’à saccager le matériel.
Observez-vous une augmentation de la demande ces dernières années ? Comment l’expliquez-vous ?
Oui, il y a une augmentation, à tel point que certaines demandes ne peuvent même pas être satisfaites. Cela s’explique par plusieurs facteurs. Le premier, selon moi, est l’information. Avant, les gens ne savaient pas vers où se tourner. Aujourd’hui, ils savent qu’il existe un centre spécialisé, donc ils s’orientent naturellement vers nous.
Ensuite, le contexte sécuritaire a contribué à l’augmentation des troubles. Enfin, il y a un autre phénomène, moins souvent évoqué : le mariage tardif. Le mariage tard est un élément qui occasionne des perturbations au niveau des enfants en augmentant le risque de survenue des tares neurodéveloppementales.
En quoi le mariage tardif peut-il avoir un impact sur la santé mentale des enfants ?
La santé mentale est liée, entre autres, au contexte génétique. Lorsque le mariage est tardif, cela peut influencer les conditions de conception. Des études ont montré que lorsque la mère atteint un certain âge, cela constitue un facteur de risque pour avoir des enfants présentant des difficultés sur le plan neurodéveloppemental. Autour de la quarantaine, ce n’est souvent pas favorable.
Comment, au Burkina Faso, les familles perçoivent-elles les troubles mentaux des enfants ? Le recours aux soins traditionnels est-il fréquent ?
La perception dépend du niveau d’éducation. Mais de manière générale, le premier recours est la médecine traditionnelle, qui est une médecine de proximité. Les familles cherchent à comprendre ce qui ne va pas : s’agit-il d’une transgression, d’un sort, d’une malédiction, d’esprits ou d’une possession ? Ce n’est qu’après ce parcours qu’elles comprennent qu’elles peuvent recourir à la médecine moderne. En revanche, les personnes ayant un meilleur niveau de compréhension se tournent plus rapidement vers la médecine moderne. Par ailleurs, lorsque l’enfant est suivi par des pédiatres, ce sont souvent eux qui l’orientent vers nous, selon la nature du cas.
Quels signes doivent alerter les parents, les enseignants ou les éducateurs ?
Il faut, de manière simple, faire une comparaison. Est-ce que l’enfant suit le même cheminement que les autres en termes d’acquisitions ? Les mères expérimentées savent bien faire cette comparaison. Par exemple, on se souvient que tel enfant parlait à deux ans, alors que celui-ci, à deux ou trois ans, ne parle toujours pas. Il y a là un retard. Si l’enfant n’arrive pas à respecter les codes, c’est-à -dire rester sur place ou obéir, cela doit également alerter. Il existe aussi l’extrême inverse.
L’agitation est problématique, mais un enfant trop passif, qui manque de dynamisme par rapport à ce qui est attendu à son âge, est également un signe d’alerte.
L’école joue un rôle important dans cette observation. On sait, par exemple, qu’un enfant de trois ans doit être capable de prononcer le nom de son père et de commencer à former des phrases. Si l’on constate qu’il n’a pas les mêmes capacités que ses camarades du même âge, cela doit interpeller les parents. Il faut donc être attentif à la chronologie du développement de l’enfant.
Par exemple, un enfant de deux ans qui ne parle toujours pas : si on l’amène en consultation, comment cela se passe-t-il ?
Le langage est effectivement un élément important à observer. À partir de deux ans, l’enfant devrait être capable de dire « papa », « maman » et d’exprimer ses besoins d’une manière ou d’une autre. Si, au bout de deux ans, l’enfant ne s’exprime pas, on ne se limite pas à l’évaluation du langage. On réalise une évaluation globale, car le développement de l’enfant ne se résume pas au langage. Il y a aussi la communication. La communication ne se limite pas au langage parlé. Elle inclut la capacité à s’exprimer par les gestes, les interactions et la communication émotionnelle. À un certain âge, même sans parler, l’enfant réagit aux émotions : si vous souriez, il sourit, par exemple.
Tous ces éléments sont pris en compte. Si un problème est identifié, on fait un état des lieux : l’enfant a-t-il besoin d’un orthophoniste pour améliorer le langage ? D’un psychomotricien pour développer les capacités motrices et l’initiative dans les activités ? Il s’agit donc d’un diagnostic global, basé sur l’analyse des signes, des difficultés et des manquements. Ce travail se fait en équipe. Le pédopsychiatre, l’orthophoniste, le psychomotricien, l’assistant social et le pédiatre peuvent intervenir. L’objectif principal est d’aider l’enfant à acquérir des compétences : le langage, le respect des normes, la communication et un comportement adapté à la communauté. C’est cela qui construit l’individu.
Comment différencier une crise d’adolescence d’un trouble psychique ?
La crise d’adolescence est d’abord liée à l’âge, souvent autour de 15 ans. L’adolescent a besoin d’affirmer son existence. Il n’est plus un enfant, mais pas encore un adulte. Il refuse d’être considéré comme un enfant, alors que la société ne le reconnaît pas encore comme adulte. C’est un problème de positionnement.
Il a besoin de s’exprimer, et c’est une étape plus ou moins incontournable. Souvent, cette phase est mal comprise et assimilée à de l’indiscipline.
Dans une crise d’adolescence, en dehors de l’opposition, il n’y a pas de trouble du comportement au sens pathologique. L’adolescent est performant à l’école, efficace dans ses activités, sans problème de développement. Il peut transgresser ou refuser d’obéir pour affirmer sa place, mais il reste fonctionnel.
En revanche, dans un trouble psychique, on observe des difficultés réelles : problèmes scolaires, incapacité à suivre les activités, perturbations cliniques identifiables lors de l’examen pédopsychiatrique ou psychiatrique. Dans ce cas, il s’agit d’une maladie. La crise d’adolescence, quant à elle, concerne une personne par ailleurs normale.
Recevez-vous des enfants déplacés internes ou victimes directes de la crise sécuritaire ? Quels traumatismes présentent-ils ?
Oui. Pour les enfants en difficulté liée à la crise, cela dépend des situations. Certains présentent des états de stress post-traumatique, après avoir vécu des événements difficiles comme des attaques terroristes, des viols ou d’autres exactions. Ils revivent ces scènes de manière intense et douloureuse, ce qui modifie leur perception du monde. Il y a aussi les enfants ayant perdu leurs parents, confrontés au deuil ou à l’abandon, des situations très difficiles à vivre.
Les déplacements internes entraînent également des changements brutaux de cadre de vie, souvent dans des conditions très différentes de celles connues auparavant. Les enfants peuvent alors développer des difficultés d’adaptation et exprimer leur mal-être de diverses façons. Les familles ne consultent pas immédiatement en psychiatrie ou en pédiatrie. C’est lorsque les crises deviennent insupportables ou lorsqu’un agent de santé attire l’attention sur le cas que les enfants nous sont amenés.
Quel peut être l’impact des écrans, des réseaux sociaux, du climat familial ou du stress scolaire sur la santé mentale des jeunes ?
Tous ces facteurs sont connus pour altérer la santé mentale des enfants. Les écrans, en particulier, jouent un rôle négatif, car l’enfant a besoin de socialisation, et les écrans entravent ce processus en monopolisant son attention.
Les études montrent qu’au-delà de quatre heures par jour passées devant les écrans, l’impact est négatif. Cela fatigue les neurones et nuit à l’apprentissage.
Le stress canalise également l’attention de l’enfant vers l’événement stressant, l’empêchant de se concentrer sur les activités scolaires. Ces situations nuisent à la capacité cognitive, aux performances scolaires, mais aussi à la socialisation et à l’acquisition de compétences sociales.
Disposez-vous de suffisamment de personnel, d’infrastructures et d’équipements pour une prise en charge efficace ?
Au Burkina Faso, il n’existe que deux centres de pédopsychiatrie, à Ouagadougou et à Bobo-Dioulasso. La particularité de la pédopsychiatrie est qu’elle nécessite plusieurs spécialités. Actuellement, nous manquons de personnel, d’infrastructures et de matériel. Nous avons également besoin d’un cadre spécifique pour accompagner certains déficits. Par ailleurs, avec seulement deux centres, la distance décourage souvent les familles, ce qui nuit à la continuité du suivi après une ou deux séances.
Existe-t-il des politiques en cours pour remédier à ce problème ?
Personnellement, je ne suis pas impliqué dans la planification. Cependant, cette année, deux postes de spécialisation ont été ouverts pour la formation en pédopsychiatrie. Il est également prévu de développer la pédopsychiatrie à Ouahigouya avec l’ouverture d’un poste. En matière d’infrastructures, une place est réservée à la pédopsychiatrie à l’hôpital de Pala.
Quel message souhaitez-vous adresser aux parents pour une meilleure hygiène mentale des enfants ?
Une bonne hygiène mentale passe par une présence accrue et plus d’affection, surtout entre 2 et 5 ans, une période cruciale comparable à une charpente.
L’éducation doit être de qualité, notamment sur le plan émotionnel, de l’attachement et de la présence. L’enfant doit se sentir en sécurité avec ses parents. La violence, les cris ou les coups ne sont pas des méthodes adaptées à cette période. Il faut également être attentif au développement de l’enfant. Dès l’apparition d’anomalies ou de déficits inhabituels, il est important de recourir rapidement à la médecine moderne afin d’identifier le problème et de mettre en place une prise en charge précoce.
Plus l’intervention est précoce, meilleurs sont les résultats. Il faut aussi rappeler que l’enfance s’étend de 0 à 18 ans, une période durant laquelle les enfants peuvent être exposés aux substances psychoactives. Ces drogues ont un impact négatif sur les capacités intellectuelles et peuvent favoriser l’apparition de troubles psychiatriques à l’avenir. Il est donc essentiel de protéger les enfants contre ces substances.
Quel message adressez-vous aux autorités ?
Il est nécessaire d’augmenter le nombre de centres spécialisés et de former davantage de spécialistes pour la prise en charge des enfants.
Interview réalisée par Muriel Dominique Ouédraogo
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