8:57 pm - 5 février, 2026

La CAN Maroc 2025 a refermé avec fracas ses portes le 18 janvier dernier. L’heure est maintenant aux enseignements. En amont de la CAN, le président de la CAF, Patrice Motsepe, a fait plusieurs annonces. Parmi lesquelles, la suppression du CHAN, la création d’une nouvelle compétition appelée Ligue des nations, puis le changement de la périodicité de la CAN, qui, à partir de 2028, passera de deux à quatre ans. Le changement de la périodicité de la CAN, balancé en guise de ballon d’essai par le président de la CAF, n’a pas été bien accueilli dans les milieux footballistiques africains. L’habitude est une seconde nature, dit-on, puisque ça fait 69 ans que la CAN se joue tous les deux ans, vouloir la repousser à quatre ans, ça ne passe pas. Nous avons réalisé une interview express auprès de journalistes sportifs, d’entraîneurs, de supporters, le rejet de changer la CAN de deux à quatre ans est total.

Idrissa Congo : « Cette mesure est pour servir le football européen, et ça il faut avoir le courage de le dire, et c’est regrettable. »

« La décision du patron du football africain de changer la CAN de deux à quatre ans est plus que décevante pour nous les sportifs. Au-delà de l’aspect sportif, il faut dire que la CAN est un événement culturel et surtout économique qui permettait de financer le football africain, et je me demande comment la CAF compte dorénavant financer le football africain. Nous ne voudrions pas être sous la perfusion de la FIFA et c’est là toute notre crainte. Nous savons que cette décision de la CAF a été influencée par la pression du patron du football mondial, la FIFA, via les clubs européens. Les clubs européens contraints de laisser les Africains venir jouer la CAN, ça perturbe leur calendrier et leur économie. Alors que la CAN tous les deux ans avait plusieurs avantages. Ça permet à un jeune joueur de se faire voir et de monnayer son talent sur le plan mondial pendant deux ou trois CAN.

La CAN tous les quatre ans, il sera quasiment impossible pour un joueur de le faire, et c’est dommage pour la carrière individuelle du joueur. Et que dire de l’aspect culturel qui permettait aux Africains de se retrouver tous les deux ans pour communier, partager, faire des échanges économiques ? Et s’il faut attendre quatre ans pour vivre les mêmes événements, ce serait dommage. Pour me résumer, cette mesure est pour servir le football européen, et ça il faut avoir le courage de le dire, et c’est regrettable. Est-ce que l’on pourra utiliser ce changement au profit de notre football ? C’est là que moi je vois le seul avantage, si les autorités du football qui déboursaient tous les deux ans des milliards pour la CAN, si on pouvait réorienter cette somme pour financer la formation du football à la base, faire des infrastructures de qualité à travers l’argent qui sera économisé entre deux CAN ».

Idrissa Congo

Ibrahim Konaté : « Les 54 présidents de fédérations nationales doivent faire bloc pour contrecarrer la mesure »

« La CAN, de deux à quatre ans, moi personnellement je dirai que c’est une mauvaise décision. Donner quatre ans pour que les joueurs africains et l’Afrique tout entière se retrouvent, ce serait tuer le football africain, c’est du gâchis, c’est l’Africain même qui tue l’Afrique. C’est mieux de continuer avec la formule dans laquelle nous sommes, tous les deux ans on se retrouve dans un pays pour vivre la plus belle fête sportive africaine. Quelles sont les vraies motivations du président de la CAF à la prise d’une telle décision ?

Moi, je pense qu’une telle mesure devait être discutée en AG avec tous les présidents de fédérations des 54 pays africains, et s’il y a un accord, on l’adopte et on donne des explications aux acteurs. Imaginer un joueur de 28 ans qui doit attendre tous les quatre ans pour disputer une phase finale de CAN : avec cette mesure, tout au plus, il pourra jouer que deux éditions, alors qu’avec l’ancienne formule, il peut jouer plus de quatre CAN. Et quand on sait que la carrière du joueur africain tient à peine sur une quinzaine d’années maximum pour ceux-là qui ont intégré très tôt le haut niveau, sinon c’est moins que ça. Mais comme rien n’est encore adopté, je pense que tous les présidents de fédérations africaines de football doivent faire bloc pour contrecarrer le projet, sinon, si d’aventure il venait à être entériné, je me demande si la CAN a encore sa raison d’être ».

Ibrahim Konaté

Haté Nanéma : « La CAF est sous injonctions de la FIFA et de l’UEFA »

« Comme c’est une instance dirigeante de la CAF, en l’occurrence le comité exécutif, il est le représentant du football africain, qui a décidé, il décide pour le football africain. Maintenant, si ces représentants-là sont des « esclaves de salon », comme notre camarade président Ibrahim Traoré aime à le dire, c’est dommage qu’au 21ᵉ siècle, les Africains n’arrivent pas à se libérer du joug de la colonisation, nous sommes toujours néo-colonisés, et moi vraiment ça me fait mal au cœur. Mais si les dirigeants de nos différents pays ne sont pas indépendants, moi je ne suis pas étonné que la CAF non plus ne soit pas indépendante. C’est mon point de vue. Si la CAF est sous injonction de la FIFA et de l’UEFA, mais qu’est-ce que vous voulez ? Ce sont des esclaves de salon, mais j’espère qu’un jour nous allons nous affranchir de la domination occidentale, et ne pas laisser que les intérêts des Occidentaux dominent sur nous, car nous aussi nous avons nos intérêts que nous devons défendre, nous ne pouvons pas continuer à être des marionnettes qu’on tire, je ne suis pas content de cela ».

Haté Nanéma

Judicaël Nabolé : « Si nous continuons chaque fois à céder aux pressions, un beau jour, on nous dira qu’il n’y a même plus de CAN »

De prime abord, je dirai que la CAN perd son identité : depuis belle lurette, elle se joue tous les deux ans. Nous sommes habitués. Et quand tu es fan du football africain et du football en général, tu t’attends à une CAN tous les deux ans. Même les joueurs, ils jouent dans l’espoir de jouer la CAN. Maintenant si on décide de l’amener à quatre ans, moi je pense que c’est l’Afrique qui perd de son identité.

Moi personnellement je ne pense pas que ce soit profitable au football africain, c’est plutôt une mesure pour plaire au calendrier européen. Et à cette allure-là, ne soyons pas étonnés que la CAN disparaisse un jour. J’en veux pour preuve qu’à l’approche de la CAN, on ne fait que la reporter. La CAN Maroc 2025 qui vient de se terminer, vous êtes témoin, normalement elle aurait dû être jouée en juin, mais à cause de la Coupe du monde FIFA des clubs, elle a été repoussée à décembre 2025 début janvier 2026. J’ai même peur que la CAN ne disparaisse un jour.

C’est bien vrai qu’on nous a dit qu’il y aura une nouvelle compétition appelée Ligue des nations. C’est une compétition de seconde zone. Même en Europe, elle n’est pas prise au sérieux comme l’Euro. Pour certains pays, c’est juste bon pour faire des matchs amicaux. Et on dit que la Ligue des nations africaines se jouera par zones. Si on prend la zone Afrique de l’Ouest ça va, il y a de bonnes équipes, mais les autres zones, il n’y a pratiquement pas grand-chose, c’est deux ou trois pays, exemple l’Afrique centrale, australe, de l’Est.

La CAN, c’est une autre dimension, quand tu es footballeur, ton rêve c’est de jouer la CAN. De nos jours dans les grands clubs du monde, les gens privilégient les joueurs internationaux, et la CAN est la meilleure vitrine pour détecter les talents. Avec la CAN tous les deux ans, un joueur peut jouer plus de deux CAN, et si je ne m’abuse, je pense que c’est le Camerounais Rigobert Song qui détient le record avec huit CAN disputées. Si la CAN passe à quatre ans, pour jouer deux CAN, il faut être très costaud. C’est une grosse perte en termes de visibilité des joueurs.

Je ne sais pas pourquoi une telle décision, moi je pense objectivement que c’est pour satisfaire le football européen. C’est une pression des Européens depuis de nombreuses années sur la CAF pour espacer les CAN de quatre ans. La Copa América, qui se jouait tous les quatre ans, a été ramenée à deux, mais pourquoi ces confédérations ne subissent-elles pas de pression ? Chaque fois c’est l’Afrique. Les clubs européens se plaignent comme quoi la CAN se joue en hiver, ils sont obligés de libérer les joueurs, et comme ce sont des puissants clubs, la FIFA a tendance à s’aligner derrière eux ».

Judicaël Nabolé

Jonas Apollinaire Kaboré : « Une CAN tous les quatre ans, ça va porter préjudice à l’unité africaine »

« La CAN est l’une des activités les plus grandioses de notre continent, sinon la plus grande fête sportive ; elle draine du monde venu de partout. Après les éliminatoires, c’est 24 pays qui se rencontrent sur un même site, pour communier, un puissant vecteur d’unité entre Africains. Et ramener la CAN, cette occasion de retrouvailles, à quatre ans, ce serait dommage. La plupart de nos équipes nationales sont constituées de joueurs qui évoluent en Europe, et ces joueurs ont envie de revenir à la base, revivre dans leur milieu naturel, revoir des gens qu’ils ont connus depuis des années.

Une CAN tous les quatre ans, ça va porter préjudice à l’unité africaine tant recherchée. Au Maroc tout récemment, quand j’ai vu des Marocains porter des tenues d’autres pays, c’est l’unité, c’est de ça qu’il s’agit. C’est parce que l’on ne peut pas faire la CAN chaque année, mais deux ans c’était la bonne formule, mais ramener cela à chaque quatre ans, ce serait du tort fait à notre continent. Les puissants d’Europe ont toujours fait tout au gré de leurs humeurs et c’est l’Afrique qui ne fait que subir, et c’est vraiment dommage ».

JAK

Propos recueillis par

Barthélemy Kaboré

(Collaborateur)

LeFaso.net

Lire l’article original ici.

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